Retraite : un grand enjeu de civilisation

le 27 février 2010

 

Le débat sur l’avenir des retraites porte sur un enjeu de civilisation. Il conditionne une large part du mode d’existence de chaque être  humain, du petit enfant à la personne âgée. Il doit être relié à un défi essentiel : la sécurisation de la vie de chacune et de chacun. C’est pourquoi l’âge du départ en retraite et le  financement de cette période de la vie  recoupent une multiplicité de questions telles que l’emploi, le partage des richesses produites, l’avenir des jeunes et l’activité de celles et ceux qui accèdent à une retraite bien méritée après avoir contribué au développement économique, social, humain, de la collectivité. Ce droit doit être pleinement inscrit dans les mutations de la société. Et les interrogations nouvelles surgissant sur la place et sur l’utilité sociale de celle ou de celui qui accède à la retraite, doivent trouver des réponses en fonction des désirs de chacun.

Osons affirmer une évidence cachée. Les premières victimes d’une nouvelle « contre réforme » des retraites seraient les jeunes. Reculer l’âge de départ en retraite aggraverait encore leur chômage qui  touche déjà près du quart d’entre eux.  La question peut donc être posée ainsi : vaut-il mieux qu’une personne de 60 ans soit à la retraite ou qu’un jeune de 25 ans soit au chômage ? Du point de vue de l’épanouissement humain et de la qualité d’une société, la réponse est oui. Du point de vue des grands de la finance la réponse est non.

 Osons aussi redire que la crise a montré que l’avenir est bien du côté de la protection sociale, de la sécurité de vie, pas du côté d’un système d’assurance privée et de retraite basé sur l’individualisme et les logiques financières. En effet, les sociétés qui jusque là résistent le moins mal à la crise sont celles où le niveau de services publics et de protection sociale est élevé.

Le projet humain moderne, dans une société du vivre ensemble, incluant cette indispensable sécurité de vie, passe par la régénération du système de retraite par répartition, à l’opposé d’un système dit par capitalisation où seuls celles et ceux qui peuvent se payer une retraite peuvent y prétendre. L’avenir ne saurait être du côté de ces retraités qui viennent de tout perdre  avec la faillite de leurs fonds de pension.

Le pouvoir sarkozyste et le grand patronat, la main dans la main, tentent de tronçonner ce débat pour mieux diviser les générations.  Conscients de la fragilité de leur argumentation et redoutant le développement d’un mouvement social au lendemain des élections régionales, ils ont changé de tactique et font mine de vouloir consulter les syndicats. Le gouvernement veut mettre ce temps à profit pour développer une puissante campagne idéologique pour une pédagogie de l’acceptation de ses choix antihumanistes.

Il cherche à susciter l’angoisse pour faire croire qu’il n’y aurait pas d’autres choix que de reculer l’âge de la retraite, d’abaisser le niveau des pensions ou encore d’augmenter les cotisations retraites. Vous parlez d’un choix qui se traduirait par du pire alors que nos concitoyens aspirent à du mieux ! Un mieux que le développement même de la société et les progrès de la productivité du travail avec les évolutions technologiques permettent. Face à la désinformation permanente, dangereuse pour le débat démocratique lui-même, la confrontation des points de vue,  la plus approfondie et honnête possible, est nécessaire.

Prenons plusieurs questions :

Constatons d’abord que cela fait des années que, de contre réforme en contre réforme réactionnaire, le  droit à la protection sociale et à la retraite, imaginé par le ministre communiste Ambroise Croizat, puis conforté avec la retraite à 60 ans par le gouvernement de gauche de 1981, est entamé.  Chaque fois on nous dit : cela  ira mieux demain. Et chaque fois, un pas de plus est fait dans le sens du recul social. La droite et le sarkozysme,  abaissant les cotisations patronales, poussant aux heures supplémentaires, exonérant de cotisations sociales, autorisant le cumul emploi-retraite sans limite de revenu, mènent à de dramatiques impasses, à un véritable recul de civilisation.

Est-ce que le financement des retraites est mis en cause par l’augmentation du nombre de retraités ? L’apparence conduirait à répondre oui. C’est vrai qu’au début des années 1960, la part de la valeur des richesses servant à payer les retraites était de près de 5,6%. Elle est passée à plus de 13% en 2007. Mais ce sont les gains de productivité du travail qui l’ont permis sans que l’économie en souffre. De 1960 à 2008, la productivité horaire du travail, combinée aux avancées technologiques a augmenté de 70%. Mais la part des salaires dans la valeur ajoutée des sociétés non financières a diminué de 8,8%. Par contre, la part des profits a augmenté exactement de ce même montant, 8,8%. Et à l’intérieur de cette part, celle consacrée au versement de dividendes aux actionnaires est passée de 3,1% à 8,4%. Il s’agit bien d’une accentuation de l’extorsion de plus-values par les détenteurs de capitaux sur le dos des travailleurs.

Le conseil d’orientation des retraites évalue à 0,3% le gain de productivité annuel nécessaire pour maintenir le rapport entre le revenu moyen des retraités et celui des actifs pour le demi-siècle à venir. Or, ce même conseil, s’appuyant sur des prévisions officielles, évalue le gain de productivité annuel  possible à 1,8%.

Derrière les projets de contre réformes se cache donc un débat plus fondamental. A qui profite la valeur ajoutée produite dans ce pays ? Aux actionnaires, aux revenus financiers parasitaires ou à la société, aux créateurs de richesses que sont les travailleurs manuels et intellectuels ? Telle est l’alternative. Tel est le niveau du débat à mener.

Les taux de cotisations employeurs sont-ils si élevés qu’ils pénaliseraient l’emploi ? Comme nous venons de le dire, les taux de cotisations patronales n’ont cessé de diminuer et les exonérations de se multiplier. Parallèlement le chômage et la précarité n’ont cessé de progresser.

C’est au contraire le haut niveau de protection sociale et de services publics qui a permis le développement du pays. Le niveau d’emploi et de salaire est une question décisive pour la protection sociale.  

Une augmentation des rémunérations du travail et la sécurisation des parcours professionnels pour abolir le chômage, annuleraient tous les déficits des caisses de protection sociale et de retraite. Ce qui menace les retraites, ce n’est pas l’allongement de l’espérance de vie, c’est le niveau du chômage et de la précarité.

L’argent existe-il donc ? Voilà le cœur de la bataille. A quoi sert l’argent ? A enrichir quelques uns ou est-il utile à l’ensemble des individus pour un mieux être de l’ensemble de la société ? Posons d’abord ce principe fondamental.

A l’opposé de la société dite « du risque » de Mme Parisot, nous sommes au siècle où il convient de faire de la sécurisation des parcours de la vie humaine, de la naissance à l’école, à l’apprentissage, au métier, jusqu’à la retraite et à la dépendance, le cœur d’un nouveau pacte social progressiste et humain.

La totalité des exonérations fiscales et sociales, certains avantages fiscaux indus accordés à une certaine épargne par capitalisation représentent 140 milliards d’euros chaque année. Si on mettait les revenus financiers, qui ne participent pas au financement de la protection sociale, à contribution, il n’y aurait aucun déficit. Cela rapporterait au moins 22 milliards d’euros. Une grande politique de recherche et d’industrie permettrait de solidifier les caisses de protection sociale et de retraite. 100 000 emplois, ce sont 2 milliards de cotisations sociales de plus.

Derrière l’enjeu du financement de la retraite, il y a  en fait celui de la nature de notre vie en société. Il pousse à un réexamen des choix comme ceux des heures supplémentaires, du retour aux 35 heures, du contrat de travail sécurisant contre la précarité du travail et de l’activité des individus, de leur pénibilité physique et psychique, de la formation tout au long de la vie, du rôle nouveau des retraités de passeurs de connaissances, d’expérience pour les nouvelles générations.  Nous souhaitons ce débat public, politique au sens noble du terme puisque traitant  du devenir de nos sociétés.

Fort des expériences passées et compte-tenu de ces enjeux décisifs, l’Humanité Dimanche va aider à mener, semaine après semaine, ce débat fondamental au service du combat pour la justice, l’égalité, le mieux vivre ensemble.

Pour lire l’autre article concernant ce sujet cliquez sur le titre :

La retraite à 60 ans : un droit à défendre

 

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0 commentaires


LAURENT 1 mars 2010 à 10 h 06 min

Je me suis empressé de transmettre cette analyse particulièrement claire à des amis trop influencés par les discours courants de Sarkosy et du Medef. Les chiffres sont parlants et leur signification est compréhensible par tout un chacun. Il faut en particulier souligner l’augmentation considérable de la productivité du travail grâce à la mise en oeuvre de connaissances et de techniques tout au long du XXè siècle. Les salariés n’en ont que très partiellement bénéficié, comparativement aux détenteurs du capital. Dès les années 60, l’idée prévalait parmi les salariés que vers les années 80/90, la retraite allait pouvoir être prise à 60 ans et moins avec un niveau de pension permettant un niveau de vie comparable à celui de la période active. Sous couvert de “crises” et de “catastrophisme” bien entretenus par la droite (“experts” et médias à sa solde), c’est le discours inverse qui a été instillé dans l’esprit des gens non avertis (militants et syndicalistes de gauche). Il faut renverser la tendance et tenir un discours clair et ferme en ce sens dans tous les moyens à notre disposition.
L’argumentaire est à développer et à mettre partout à la disposition de ceux qui peuvent se faire entendre.

surmely alain 7 mai 2010 à 19 h 35 min

Remarquable article qui non seulement emporte l’adhésion et la conviction du lecteur mais constitue une pièce importante dans le débat qui s’annonce déjà bien formaté.De ce soit-disant « débat »a d’ailleurs été évacuée,d’emblée,la question de la pénibilité du travail à laquelle Mme Parisot est totalement fermée,hermétique.Le soit-disant problème du financement joue le rôle de leurre dans la propagande aux allures économistes orchestrée et diffusée par les instances gouvernementales(et bruxelloises).Il serait souhaitable,heureux même,que les économistes bien en cours lisent avec attention votre contribution au débat démocratique que nous attendons toujours.Les sciences économiques sont,elles aussi,instrumentalisées à des fins idéologiques.La crise économique du monde occidental témoigne de ce refus de la science et ce choix de l’obscurantisme.Qui plus est,le progrès social favorise le progrès économique,évidence qu’admet un économiste comme Joseph Stiglitz mais qui est refusée par une grande partie des économistes dits « libéraux »,ces mêmes économistes que l’on retrouve dans toutes les instances dirigeantes de la Banque Mondiale,du FMI,des Etats dits démocratiques..etc.Selon ces mêmes économistes bien en cours le progrès social(les salaires,les droits sociaux,la démocratie dans l’entreprise,les droits de la personne humaine) serait un obstacle au progrès économique et cela est affirmé comme une loi d’érain,un dogme.Or la crise économique et les reculs sociaux-voire de civilisation-qui en résultent soulignent,en premier lieu,la faillite de ladite science économique.Non pas que ces sciences économiques soient inexactes mais l’utilisation qui en est faite par les couches dirigeantes des Etats occidentaux pour imposer l’ordre néolibéral pose problème.La sortie de crise des années 1930 et les 30 glorieuses(jusqu’aux années 1970)n’ont été possibles que grâce au compromis fordiste,à un partage de la valeur ajoutée à peu près équitable(garantissant du moins des salaires permettant aux gens de vivre décemment),au cercle vertueux de la croissance lui-même rendu possible grâce à l’intervention des Etats dans la vie économique(les Etats dits providence suivant les théories keynésiennes).C’est cela qui a été remis en cause,rompu même par les dérèglementations,les privatisations,les délocalisations et la désindustrialisation de l’Europe occidentale(suivant le « modèle » britannique),la mondialisation néolibérale,le « tout-marché »,le recul et des rémunérations du travail et des droits sociaux qui vont avec.Les Etats se sont mis au service des intérêts privés,de la finance,reine des activités parce qu’on ne peut plus lucrative,matrice la vie économique,avant-garde de l’ordre néolibéral représenté par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.On a alors assisté,depuis la fin des années 1970,à une envolée des profits,la multiplication des fortunes privées rapidement et facilement constituées(d’où la recherche effrénée de placements de plus en plus rémunérateurs,la spéculation croissante,la financiarisation des économies),à une explosion des inégalités sociales enfin.Le paradigme de ce nouvel ordre néolibéral est incarné par la Russie qui a procédé à la liquidation de son patrimoine public pour le plus grand bonheur de quelques oligarques aidés le cas échéant par des organisations mafieuses.Le triomphe du capitalisme n’a été possible que sur les décombres du « socialisme réel ».Les droits sociaux et autres salaires garantis risquent vite d’apparaître pour les élites dirigeantes du monde industrialisé-quand ce n’est pas déjà le cas-comme des survivances d’un âge définitivement révolu.C’est bien le rouleau compresseur néolibéral qui poursuit son œuvre,au nom des sacro-saintes valeurs de l’entreprise moderne ou post-moderne,avec pour actuel conducteur M.Sarkozy.Veuillez vous écarter SVP les bulldozzers & co of world capitalist society vont ouvrir le dialogue social!

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