L’alimentation doit être un droit humain

le 22 février 2018

L’agriculture et l’alimentation devraient être déclarées enjeux d’intérêt général et humain. On ne peut plus vivre au rythme cadencé des scandales alimentaires comme celui, récent, du lait pour bébé contaminé à la salmonelle. Venant après la vache folle, la viande de cheval intégrée dans des lasagnes, les découvertes de la pollution des eaux par les nitrates ou des pesticides et les preuves de la dangerosité du glyphosate, voici qu’une longue étude, menée en coopération par plusieurs centres de recherche, alerte sur la possibilité que des cancers soient liés à des produits alimentaires ultra transformés. A cette heure, ces chercheurs indiquent qu’une augmentation de 10% de la proportion d’aliments ultra transformés dans le régime alimentaire serait associée à une augmentation de plus de 10% des risques de développement des cancers (1).

Il est donc temps de considérer la production agricole comme un enjeu ayant fort à voir avec la santé, l’environnement, la vie des territoires, la qualité des eaux, la vie des sols, les paysages. Le faire oblige à une approche tout à fait nouvelle du défi agricole et alimentaire. Les Etats généraux de l’alimentation ne dégagent qu’une vision trop limitée. Le rôle et les missions du ministère de l’Agriculture et de l’alimentation doivent être totalement repensés au regard de nouveaux objectifs intégrant la santé et l’environnement. Il ne peut plus être le simple dispensateur des crédits très mal répartis de la politique agricole commune (PAC). Il doit, au contraire, et à l’aube d’une renégociation de celle-ci, porter le débat sur ses orientations et ses objectifs fondamentaux. Il est urgent de sortir de la mise sous tutelle des paysans par l’agro-business, à l’invasion de la culture et de l’élevage par la chimie et les antibiotiques qui provoquent la destruction des sols et la mise en péril des ressources en eau. Transformer profondément la politique agricole européenne pour le quart de siècle à venir nécessite d’organiser le débat public et de modifier les rapports de forces actuels en mobilisant, dans toute l’Europe, des associations de consommateurs, d’agriculteurs, des chercheurs, des médecins, des cuisiniers, des syndicats de travailleurs des industries agro-alimentaires et des centres de recherches, des élus des villes comme des campagnes.

Alors que les impacts du changement climatique commencent à se faire sentir, tout pousse à penser une réorientation de la production agricole. Elle devrait respecter plus le travail paysan, les cycles de la nature et la santé que le capitalisme financier méprise au plus haut point. Outre leur fonction productive, il est temps de reconnaître aux agriculteurs leur rôle social, territorial, environnemental et culturel. Ceci implique évidemment d’en tenir compte dans la rémunération de leur travail, à l’opposé de l’actuel système de soutien européen à la surface ou au produit qui livre la question vitale de l’alimentation à un marché avec ses effets de surproduction organisée, dans le cadre de « marchés mondiaux » ouverts qui provoquent partout dans le monde des drames sociaux et écologiques. Quel intérêt à aller chercher au Brésil des protéines produites en lieu et place de la forêt amazonienne alors qu’elle constitue un poumon planétaire ? Ce même soja brésilien, souvent transgénique, alimente ici des élevages de plus en plus industriels dans lesquels le paysan tire le diable par la queue. Remettons au goût du jour les orientations fixées par la charte de la Havane de 1948, promue par Roosevelt, déclarant que « les produits de l’agriculture ne sont pas des produits comme les autres », et qui proposait que les produits de la nature, l’alimentation, l’eau, la pêche, les forêts, les sous-sols dérogent au « libre-échange » car ils doivent satisfaire des objectifs de sécurité alimentaire, de développement humain, de préservation des ressources. Tout le contraire de l’actuelle fuite en avant des négociations opaques de libre-échange avec le Canada, le Japon ou les pays du Mercosur. Ajoutons que la dévalorisation du travail paysan provoque un début de perte de maîtrise de nos sols puisque dans des vignobles, des zones céréalières ou d’élevage, des investisseurs venus de Chine captent à vil prix un capital productif essentiel à la souveraineté alimentaire. Ces achats se font contre l’installation des jeunes et une possible réorientation de la production. Le Salon international de l’agriculture qui s’ouvre cette semaine pourrait être l’occasion de lancer un tel débat, d’en appeler aux autres pays européens pour une réflexion d’ensemble s’appuyant sur un bilan social, écologique et culturel des politiques européennes mises en œuvre depuis ces cinquante dernières années. On ne peut, par exemple, débattre d’un sujet comme celui des migrations sans débattre des effets induits par les destructions des agricultures vivrières sur le continent africain et que va forcément accélérer encore le projet de traité de libre-échange que discute en ce moment l’Union européenne avec une vingtaine de pays de l’Afrique de l’Ouest. On leur expédiera nos surplus de lait, ce qui détruira forcément leurs productions locales et jettera, au bout du compte, des milliers de jeunes Africains sur les dangereux chemins de l’exil. Il s’agit bien un enjeu d’intérêt général et humain. Traiter l’alimentation comme un droit humain, c’est un tout autre projet de civilisation !

(1) Enquête auprès de 105 000 personnes associant des chercheurs de l’institut national de la santé et de la recherche médicale, de l’institut national de la recherche agronomique, de l’université Paris-13.

5 commentaires


Moreau 22 février 2018 à 12 h 17 min

Bravo pour cet article, hier un ami me parlait d’un grand nombre des problèmes dont vous parlez dans l’article qui correspond donc réellement à des préoccupations réelles de Françaises et de Français, il y a rencontre entre cet article et le pays profond. Le Peuple en parle ! Si tout allait ainsi de soi, la France et l’Union Européenne serait communistes républicaines universaliste pour la meilleure destinée de l’Humanité ! A ce grand journalisme d’y arriver car pour moi le grand journalisme, c’est ça.

chb 22 février 2018 à 17 h 34 min

Roosevelt et La Havane sont ici invoqués ensemble pour appeler à un agro-capitalisme plus humain. S’agissant de Cuba en 1948, la référence n’est pas si sulfureuse ; elle indique plutôt un choix éditorial (communiste?) étrange, selon lequel on ne saura rien des efforts cubains plus récents. Ils auraient pourtant des tas de choses à nous apprendre en matière d’agriculture. Tant pis, on se contentera d’une dénonciation somme toute salutaire des méfaits de la finance agricole.
Bienvenue aussi, cette autre dénonciation du capitalisme barbare dans l’HD : titre en couverture + 4 pages, on a (enfin!) la révélation du complot Otan+ contre la Syrie. Après plus de six ans de diabolisation, de sanctions, de guerre, de destructions, ce changement de ton préfigure-t-il l’avènement de la paix au Proche Orient ? Ou à défaut, la mise en œuvre de la Charte de l’ONU, avec respect de la souveraineté des états membres ? Pas si sûr, mais le virage est courageux, et prometteur.
Je note que le « Kurdistan syrien », comme l’HD appelle cette zone riche en pétrole, n’est plus qu’un pion dans les mains de l’oncle Sam. Un pion aussi, S. de Mitsura, ci-devant représentant de l’ONU. Leur instrumentalisation par l’impérialisme US est-elle nouvelle ? Est-ce seulement une révélation pour les lecteurs de l’HD, qui a si longtemps vilipendé le « régime » et repris par défaut tant des communiqués de l’OSDH que les espoirs des « Friends Of The Syrian People »… 5 étoiles ?
Dans ce numéro, il n’est même pas question des « rebelles » « syriens » « démocrates » de la Ghouta, ceux que LeDrian redécouvre (et reblanchit) pour réclamer un cessez-le-feu vers une partition de la Syrie. Pas d’analyse non plus des positions respectives d’Ankara, Damas ou Moscou, pendant l’opération turque Branche d’Olivier : on ne peut pas tout avoir.

Manivet 25 février 2018 à 2 h 54 min

Nos sols fertiles ne doivent pas etre a vendre

Loyk 26 février 2018 à 10 h 48 min

Merci pour cet article. Le droit à l’alimentation doit être inscrit dans la Constitution.

chb 31 mars 2018 à 17 h 15 min

La Constitution n’est plus guère qu’un chiffon de papier pour nous amuser. Cela n’arrêtera pas des décisions « supérieures » favorables au seul Capital.
Bayer – Monsanto : l’UE a approuvé. Or, il y a un très gros risque pour l’humanité avec ce rapprochement de la chimie et de la privatisation des gènes.
Le but avoué de cette multinationale est de contrôler la presque totalité de la nourriture que nous consommons, vous et moi, depuis la fixation des prix jusqu’à la méthode de culture.
-> Les filiales pharmaceutiques nous vendront des antidotes à la malbouffe,
-> la malbouffe parviendra au monopole alimentaire via l’empoisonnement de la nature par la chimie,
-> et presque toute agriculture sur Terre sera verrouillée par l’entreprise génétique, qui en tirera les royalties.
Cette arme chimique-là devrait prioritairement faire l’objet d’une ligne rouge, mais l’Europe aux ordres du Capital n’y trouve rien à redire.

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