Le contrat social attaqué

le 22 novembre 2020

Photo : l’Humanité – Luis Reygada ©

Etrange proposition de loi qui mijote depuis le printemps dernier en changeant de nom tous les deux mois : « lutte contre le séparatisme », « renforcement de la laïcité » et désormais « des principes républicains » se sont succédés dans l’intitulé… Que cachent ces incessantes volte-face ? Il apparaît évident que le gouvernement navigue à vue, agitant comme des spectres différents « mots-symboles » avant de se raviser.

Prenant prétexte d’un sujet ô combien sérieux – le développement d’un islamisme radical – le pouvoir semble plus préoccupé de conforter sa base électorale droitière gagnée lors des derniers scrutins que d’apporter des réponses de fond au mal qui gangrène une partie de la République.

Le projet de loi tel qu’il a été présenté au Conseil d’Etat ne propose que des mesures administratives pour juguler l’islamisme radical. Toutes ne sont pas à jeter, dont l’obligation de présence scolaire dès 3 ans. Mais, pris dans son ensemble, ce texte risque de frapper à côté de sa cible et apparaît dangereux par certaines de ses dispositions. La tentation de jouer avec les limites de la loi s’y révèle très forte, notamment en créant de nouvelles infractions pénales aux contours flous. Etendre le fichier des auteurs d’infractions terroristes à ses apologistes, pour la plupart provocateurs imbéciles, risque d’ouvrir le filet trop largement et d’affaiblir en conséquence les moyens de la lutte contre le terrorisme. De même, l’article 4 qui condamne à cinq ans de prison toute personne qui s’emporterait contre un agent public en contestant des dispositions réglementaires peut être le prélude à une restriction des droits du citoyen. Il faut enfin prendre garde à ce que le contrôle des finances culturelles ne se transforme pas en mise sous tutelle préfectorale des cultes et, en l’espèce, du culte musulman. La volonté de créer un Conseil des imams sous contrôle de l’Elysée le laisse présager.

Lutter contre le terrorisme est une chose dont police et renseignement doivent se saisir par tous les moyens légaux, renforcés si nécessaire. Et l’arsenal législatif et judicaire l’a déjà été très largement ces dernières années. Lutter contre l’islamisme radical est une nécessité qui demande plus de tact. Après tout, les points de vue radicalisés, de guerre civile, sont de plus en plus nombreux dans la société.

Tenter de défendre les « principes républicains » par l’empilement des mesures administratives est le plus sûr moyen de les vider de leur substance. C’est une affaire autrement sérieuse. Et si ce gouvernement qui n’a que le mot « République » à la bouche se recroqueville sur des mesures administratives c’est précisément parce qu’il est parfaitement incapable de donner vie à ces fameux « principes », surtout dans les territoires où l’islamisme progresse, en proie à des difficultés sociales insondables et que la République a justement déserté.

Le vote par l’Assemblée nationale du texte dit sur « la sécurité globale », dans la même séquence, ne doit rien au hasard. Il faut prendre au sérieux le fait que le candidat Macron en 2017 disait l’exact inverse de ce qu’il est en train de réaliser : « On sait bien que la diminution des libertés de tous n’a jamais provoqué nulle part d’accroissement de la sécurité. Je tiens ces illusions pour profondément nuisibles, en elles-mêmes et parce qu’elles sont inefficaces » écrivait-il dans son livre-programme publié en 2017 et intitulé « Révolution ».

Il ne s’agit pas seulement de démagogie versatile ou du résultat des pressions exercées par le caricaturalement réactionnaire et autoritaire ministre de l’Intérieur. L’exercice du pouvoir dans les sociétés soumises aux impératifs libéraux tend irrémédiablement vers la remise en cause des libertés. En l’occurrence des libertés fondamentales puisqu’il s’agit notamment d’empêcher les citoyens de filmer les forces de l’ordre, alors que celles-ci disposent désormais d’un arsenal technologique, dont les caméras de surveillance, tout à fait impressionnant. La société est dans son bon droit en leur opposant ses propres moyens de contrôle.

De fait, les gouvernements successifs ne parviennent plus à susciter la confiance de leurs citoyens et tentent de coudre une unité nationale factice par des lois répressives et attentatoires aux libertés. Cette fuite en avant « libérale-autoritaire » est extrêmement dangereuse mais tout à fait logique. Elle va désormais jusqu’à menacer l’exercice du journalisme, et au-delà, la liberté d’expression des citoyens. La révision et restriction inédite de la loi de 1881, l’un des piliers de l’Etat de droit et qui régit la liberté d’expression en France, dans le seul but d’accélérer et d’alléger les procédures pénales, est à cet égard un symptôme extrêmement inquiétant.

La séquence que nous vivons témoigne de l’état de déliquescence du contrat social. Il faut d’urgence s’atteler à le refonder sur de nouvelles bases démocratiques, laïques et sociales, seul moyen de donner vie et substance à la République et à ses principes.

Dans un contexte si inquiétant et à un an et demi des élections législatives et présidentielles, ne doit-on pas réfléchir – et faire réfléchir – autrement que par des déclarations de candidature s’ajoutant les unes aux autres du côté de la gauche et de l’écologie politique, afin de travailler à un chemin qui pourrait permettre d’empêcher le duel Le Pen/Macron ou un trio entre Le Pen, Macron et un général ?

Texte publié dans la Lettre du 22 novembre 2020.

1 commentaire


chb 24 novembre 2020 à 9 h 23 min

C’est de nos chairs qu’ils se repaissent !
Si les corbeaux si les vautours
Un de ces matins disparaissent …
La Terre tournera toujours.

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