Apocalypse Brasil

le 30 octobre 2018

Des étudiants manifestent contre Jair Bolsonaro, fin octobre à Rio.

Le plus grand pays d’Amérique latine – dixième économie mondiale -, le Brésil, vient allonger la trop longue liste des pays basculant dans le nationalisme d’extrême droite. Le politicien de troisième zone qui vient d’y être élu n’a pour ligne politique que la haine, l’apologie de la dictature, de la torture, du racisme, de l’homophobie et de la misogynie, jusqu’au meurtre surtout pour « les rouges ». Derrière cette élection plane l’ombre de l’âme damnée de M. Trump, M. Bannon qui sévit aussi depuis quelques mois en Europe.

Cette élection ne profitera en rien aux pauvres des favelas de Rio, ni à la classe ouvrière, ni aux peuples indigènes, ni aux paysans sans terre, ni aux femmes, ni aux cadres. Il sera le président des grands secteurs de l’agro-business et des trafiquants de bois contre la biodiversité, des grandes firmes cotées en bourse contre l’emploi, des évangélistes et des militaires, des milices privées et de certains grands médias. M. Trump trouve ici un nouvel allié de poids au cœur de l’Amérique latine  contre l’accord de Paris sur le climat ou comme soutien à Israël et ennemi du Venezuela et de Cuba.

Ces derniers mois de campagne électorale ont accentué tous les maux de la crise qui taraude le Brésil. Et le refus de Bolsonaro de débattre avec le candidat du Parti des travailleurs, F. Haddad, n’a été que le révélateur non seulement de son inconsistance et de son incompétence mais surtout de son rejet foncier de l’essence même de la démocratie qui implique la confrontation des idées et des projets. Son essor a pris racine dans la crise financière mondiale de 2008 puis dans cette crise politique amplifiée par le coup d’Etat parlementaire de 2016 contre Dilma Roussef qui avait eu le tort, selon les milieux patronaux, de convoquer une constituante et l’outrecuidance  de vouloir réunir une commission nationale de Vérité pour faire la lumière sur les violations des droits humains perpétrées par l’Etat sous la dictature. Celle que Bolsonaro défend justement. Ajoutons-y  la récession économique, le désastreux gouvernement Témer et  cette prétendue opération « main propre » qui n’avait  pour seul objectif que d’emprisonner Lula pour l’empêcher de se présenter à cette élection présidentielle contre l’avis de l’ONU. Ce fut la version brésilienne du « Hitler plutôt de le Front Populaire ».

Ce nouveau coup de tonnerre dans la géopolitique mondiale risque de porter ses violents éclats jusqu’ici avec  le rejet de l’accord climat, le soutien à la militarisation, l’amplification de la concurrence pour exporter encore plus de produits agricoles en Europe.  Au-delà, le nouveau modèle d’indépendance des pays dit « émergents »  des BRICS risque d’être remis en cause. Et les dirigeants américains trouvent un nouvel allié pour créer les conditions de détruire tout projet de construction européenne alternative pour permettre aux puissances financières de leur pays de renforcer leur domination au cœur d’une crise économique inquiétant jusqu’à de nombreux cercles libéraux dans le monde. Le débat politique en Europe et dans notre pays doit se nourrir sérieusement de ce qui vient de se passer et aider à analyser sans œillères les raisons de cette déflagration nouvelle. Les démocrates, les travailleurs, les syndicalistes et tous les progressistes du Brésil vont avoir besoin sans attendre de notre vigilance et de notre solidarité pour  empêcher l’apocalypse.  Au-delà, notre responsabilité est immense pour contrecarrer cette nauséeuse vague brune qui s’étale ici et sur le monde entier.

Vous trouverez ci-dessous un communiqué du Parti communiste brésilien, et celui du Parti des travailleurs au lendemain de l’élection.

 
Malgré la croissance ces derniers jours d’une vague démocratique d’opposition à la menace posée par la candidature fasciste, l’élection de Jair Bolsonaro à la présidence de la République a été confirmée. La société brésilienne est confrontée à un nouveau stade de domination capitaliste dans notre pays. Le cycle de la conciliation de classe a été vaincu et une nouvelle phase de la politique brésilienne commence désormais.

Comme l’atteste l’approbation d’un décret présidentiel créant un Groupe de travail national chargé de réprimer les organisations qui « affrontent l’État brésilien et ses institutions », laissant ainsi la voie à la criminalisation généralisée des mouvements sociaux et des organisations de gauche, Temer gouvernait déjà sous les ordres de Bolsonaro.

Les invasions arbitraires d’universités menées par des agents fédéraux et des représentants de la Justice Électorale, combinées à des actions brutales contre la presse de gauche (comme la perquisition du journal Jornal de Fato) et contre les entités qui menaient des assemblées et des activités contre le fascisme, démontrent que nous vivons déjà dans un état d’exception, qui considère qu’une position politique claire en faveur de la libre circulation des idées et des libertés démocratiques est un crime.

La période entre l’annonce du résultat des élections et l’investiture du nouveau dirigeant peut représenter une grave menace pour la classe ouvrière, les femmes, les Noirs et les Noires, les indigènes, les LGBT, les Immigrés, les habitants du Nordeste, les organisations sociales et politiques de gauche, les syndicats, et surtout pour les communistes.

Il existe des risques réels que la haine et la violence déjà employées pendant la campagne électorale et ayant provoqué des agressions physiques et causé plusieurs morts, soient davantage diffusées par les hordes fascistes encouragées par le clan Bolsonaro et ses partisans.

En outre, de nouvelles attaques contre le droit du travail, les services publics, la souveraineté nationale et les droits démocratiques pourront être menées par un gouvernement et un congrès moribonds souhaitant rendre service au nouveau chef.

Le gouvernement Bolsonaro sera un gouvernement fondé sur la conjugaison entre des forces réactionnaires, parmi lesquelles se trouvent des secteurs importants des forces armées, un Congrès plus conservateur que l’actuel et une Justice sous contrôle. Nous avons pu le constater lors de la campagne électorale du second tour, lorsque diverses allégations d’irrégularités et de crimes commis par le candidat victorieux, telles que la « caisse noire » utilisée pour financer un flot de fake news et de propagande fasciste en tout genre sur Whatsapp, ces accusations ont tout simplement été ignorées par les instances suprêmes de la Justice brésilienne.

Nous serons confrontés à un état d’exception institutionnalisée, fortement militarisée, avec le soutien de groupes paramilitaires fascistes et le soutien social obtenu par la propagande idéologique anticommuniste et antidémocratique qui se manifeste dans divers secteurs de la société.

Bolsonaro, pour se faire élire, a construit une base sociale de soutien à ses idées et ses propositions néo-fascistes, appartenant aux couches supérieures de la bourgeoisie et aux classes moyennes.

Grâce à un stratagème mafieux de propagande frauduleuse financée par de grands hommes d’affaires et diffusée par des groupes ultraconservateurs, à la tête de pasteurs sans scrupules d’églises néo-pentecôtistes, il a réussi à répandre l’irrationalité et la haine et à captiver le cœur et l’esprit des couches populaires et de la classe ouvrière. Ils ont réussi à faire croire que le plus grand mal à combattre au Brésil était la corruption du PT, comme si ce parti avait inventé la corruption, phénomène systémique dans le capitalisme, et qui s’était déjà produite à grande échelle, y compris pendant les gouvernements militaires nés du coup d’État de 1964, mais la censure, la terreur et la peur ne permettaient pas à l’époque ni de la rendre publique, ni de la punir.

Le nouveau gouvernement va approfondir les mesures de criminalisation des mouvements sociaux, de l’activisme social et politique de toutes les tendances et de la gauche en particulier. Il va vouloir faire avancer le processus de privatisations de l’État, la subordination aux intérêts de l’impérialisme américain et la livraison de notre richesse nationale, comme l’a annoncé le nouveau président lors de la campagne, en affirmant que  » l’Amazonie n’est pas à nous ».

S’il met effectivement en œuvre ce qu’il a promis pendant la campagne électorale, Bolsonaro entend accélérer le retrait des droits civils, politiques, sociaux et du travail, détruire le système unifié de santé pour favoriser les grandes entreprises qui gèrent des plans de santé privés, privatiser l’enseignement public, introduire des cours à distance pour l’école primaire, en plus de lancer par la loi le célèbre projet de « l’École sans parti », c’est-à-dire, l’École bâillonnée.

Le fascisme brésilien est en marche, mêlant des caractéristiques du fascisme traditionnel – comme le recours à la violence contre la gauche et le mouvement ouvrier organisé, la haine de la raison, de la culture et du savoir, l’utilisation de symboles et slogans xénophobes, une idéologie ultra conservatrice dans tous les domaines – avec un modèle économique ultralibéral et basé sur les privatisations. Mais ils ne jouent pas seuls. Une grande partie de la population brésilienne a rejeté le vote pour le candidat du PSL.

C’est pourquoi il est nécessaire d’organiser la résistance, qui sera dure et difficile, mais qui tendra à grandir dès que les gens qui ont cru en ce projet réaliseront qu’ils ont été trompés sans scrupules.

Il est nécessaire que toutes les forces populaires et démocratiques s’unissent immédiatement autour de la construction d’un large front antifasciste qui mobilise les différents couches sociales insatisfaites de l’élection de Bolsonaro et celles qui verront leurs droits affectés par les attaques à venir.

Au sein du front démocratique antifasciste (qui doit rassembler des mouvements, partis et entités représentatifs d’un large éventail de forces démocratiques, progressistes et même libérales), et surtout dans les luttes populaires et dans le mouvement syndical et ouvrier, il faut d’abord renforcer l’unité des organisations politiques et sociales anticapitalistes et anti-impérialistes à travers le Brésil. Seule la classe ouvrière organisée vaincra le fascisme !  »

Comité central du Parti communiste brésilien (PCB)

« La candidature de Fernando Haddad et de Manuela D’Avila, représentants de la démocratie et du projet de développement à l’inclusion sociale inauguré dans le gouvernement de l’ancien président Lula, a recueilli le vote de plus de 47 millions d’électeurs. Nous avons obtenu le plus grand nombre de sièges à la Chambre des députés et l’une des plus grandes représentations aux assemblées législatives, quatre gouverneurs du PT et de nombreux partis alliés.

Nous remercions tous les militants du PT, du PCdoB, du PSB, du PROS, du PSOL, du PCO et de tous les autres partis qui ont voté Haddad pour la défense de la démocratie et des droits du peuple. Lors de ce second tour, un véritable front démocratique s’est formé, défendant la loi et la civilisation, menacé par la candidature fasciste de Jair Bolsonaro ; un front qui a maintenu la lutte pour le progrès et la justice sociale.

Le processus électoral a été marqué dès le début par la violence et la haine politique, à commencer par l’annulation de la candidature de l’ancien président Lula. Le pouvoir judiciaire a ignoré une décision de l’ONU sur le droit de Lula à être candidat. Et il a été incapable de contenir l’industrie du mensonge sur les réseaux sociaux financée par « caixa 2 » (caisse noire) de Jair Bolsonaro. Pour la première fois depuis la nouvelle démocratisation, nous avons eu des élections sans débat au deuxième tour.

Devant la société brésilienne et les observateurs internationaux, témoins des déviances et de la violence de cette campagne, la justice électorale et la Cour suprême fédérale a le devoir d’enquêter sur les événements dénoncés par la population, la presse et le PT lors de la campagne de Jair Bolsonaro.

Le PT et Fernando Haddad continueront à être aux côtés des travailleurs, des personnes en détresse, de la souveraineté du Brésil et de la démocratie, comme il le fait depuis près de 40 ans. Nous défendrons des mouvements sociaux, tels que le MST et le MTST, ainsi que les personnes qui pensent ou se différencient de Bolsonaro : les Noirs, les autochtones, les LGBTI. Contre la violence qui a déjà été démontrée par des assauts et même des meurtres d’opposants à la candidature de Bolsonaro.

Résistons la réforme de la pension que Michel Temer et Jair Bolsonaro veulent faire, contre les retraités et les travailleurs. Résistons à la remise du patrimoine national, des entreprises stratégiques, de la richesse naturelle du Brésil aux intérêts étrangers. Nous résisterons à la soumission aux États-Unis. Notre drapeau est celui du Brésil. Nous n’embrasserons jamais le drapeau des États-Unis comme l’a fait Bolsonaro.

Nous résisterons à l’extinction du ministère de l’Environnement et à tous les revers qui affectent l’agriculture familiale, les droits des Noirs et des femmes, la valorisation de la culture et les droits de l’homme.

Face aux menaces qui pèsent sur les organisations et à l’intégrité physique des défenseurs de la démocratie, notamment une attaque organisée contre les universités, nous construirons un front de résistance pour les libertés, l’organisation et l’expression démocratiques.

Créons un réseau démocratique de protection de la solidarité, avec pour devise « Tu n’es pas seul, réunissant des avocats bénévoles pour répondre à des affaires de violation des droits de l’homme et des droits civils, des libertés d’organisation, de presse et d’expression.

Nous renforcerons la campagne Lula Livre au Brésil et à l’étranger, non seulement pour que justice soit rendue à ceux qui ont été condamnés arbitrairement et emprisonnés, mais aussi parce que cette campagne symbolise la défense de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme.

Nous avons appelé les directions régionales et municipales à s’intégrer aux mouvements sociaux, au Front populaire brésilien et au Front populaire sans peur, en organisant des réunions plénières de la résistance de demain.

L’élection d’un fasciste est le résultat d’une campagne de haine et de mensonges qui, ces dernières années, a manipulé le désespoir et l’insécurité de la population.

Résistons par un grand front pour la démocratie et les droits du peuple. »

São Paulo, le 30 octobre 2018

Comité exécutif national de PT

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7 commentaires


alain harrison 30 octobre 2018 à 17 h 52 min

À lire absolument: modus operandi en filigrane

https://www.legrandsoir.info/nous-n-accepterons-pas-les-politiques-qui-causent-la-souffrance-de-notre-peuple-elciudadano-cl.html

alain harrison 30 octobre 2018 à 17 h 54 min

Il est temps que les gauches fassent leur mea culpa.

alain harrison 30 octobre 2018 à 17 h 55 min

Comment se sortir des hypocrisies ?

alain harrison 31 octobre 2018 à 17 h 54 min

Bonjour.

«« Les démocrates, les travailleurs, les syndicalistes et tous les progressistes du Brésil vont avoir besoin sans attendre de notre vigilance »»

Pour aider vraiment, il faut que la gauche développe et convainc le peuple français qu’ils ont leur figure de proue et qu’il y a une alternative:

Que le Peuple doit s’organiser pour réaliser la Vraie Démocratie en ce siècle, basé sur un nouveau paradigme économique (les réalisations du CNR dont les réalisations de la Cotisation), que sa participation à la Nouvelle République comme pont vers l’État Démocratique est fondamentale, la Crise multidimensionnelle l’exige, puisque l’humain jusqu’ici, n’agit que par contrainte ou en réaction, la Constituante peut être ce changement où l’être humain devient maître d’oeuvre de sa vie.

Pour Jean Jaurès, la révolution socialiste n’est concevable que dans le cadre de la légalité démocratique, c’est-à-dire par une conquête graduelle et légale par le prolétariat des institutions parlementaires et de la puissance de la production.

Rendez-vous compte que le Chili d’Allende, aujourd’hui le Vénézuéla est en voie de la réaliser malgré tout l’acharnement des attaques insidieuses et ouvertes de la part des US, du Canada, de l’UE (le règne de l’hypocrisie ?) et des pays latinos convertis de force au programme financier-extractivisme de la pensée unique (profit).

Pour construire l’UE social-écologique, il faut déconstruire l’UE des affaires.

Tout reprendre à zéro avec un nouveau paradigme économico-social-écologique et du pouvoir politique. Il faut le concevoir dans les grandes lignes (CNR).
Rien de pire que d’essayer de changer pièce par pièce un système complexe, chaque morceau du puzzle déplacera et réarrangera le système, mais au même. Et c’est cela que vous ne voyez pas.
Krishnamurti: la pensée réarrange le conditionnement (en mes mots). Autrement-dit, on se retrouve à la case départ.
Krishnamurti: pour vous est-ce une idée ou un fait « constaté ».

Voir l’ensemble et questionnement.

Le questionnement versus les arguments ad nauseam.

Arnould 3 novembre 2018 à 19 h 24 min

Comment le Brésil a t’il pu retomber dans les heures les plus funestes de son histoire ? Absence de travail historique, aucune instrospection, très peu de politisation de la nouvelle génération. L’éducation a failli.
La vague brune peut attendre le vieux continent. Des pays européens sont déjà dirigés par des partis de droite extrême ou d’extrême droite. Les peuples en résistance au libéralisme préférent exprimer sa colére en s’abstenant ou voter extrême droite. C’est le cas dans mon pays !
Pourquoi les peuples ne se tournent-ils pas vers des mouvements de type La France Insoumise ??
Le capitalisme est aidé par de serviles journalistes, plus militants politiques que journalistes. L’opinion est manipulable et il y a de sérieux problèmes de Fake news, pluralisme et d’honnêteté intellectuelles. Le Brésil en est la preuve.
Les forces humanistes, défendant un modèle social de qualité, éco responsable, ne peuvent se payer le Luxe de divisions artificielles. En France, c’est le cas, alors qu’un front populaire serait indispensable.

Tout mon soutien aux démocrates brésilien.
Fabien Arnould

colombe 4 novembre 2018 à 10 h 03 min

La France « insoumise » ? Mélenchon vient de prendre partie pour Salvini en Italie (extrème droite)

alain harrison 11 novembre 2018 à 22 h 00 min

À Salvini ou bien à casser l’UE financière. Attention Colombe.

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