Le déshonneur du Parlement européen

le 26 septembre 2019

Le Parlement européen a voté il y a quelques jours une résolution scélérate censée souligner l’« importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». En réalité, cette mémoire est bafouée ligne par ligne, laissant présager un « avenir » sombre pour l’Europe.

Visant à mettre un trait d’égalité entre communisme et nazisme, ce texte mobilise des considérants qui sont chacun des modèles de propagande et de révisionnisme historique.

La signature du pacte germano-soviétique est ainsi obsessionnellement désignée comme cause principale du déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ce grossier raccourci historique permet d’absoudre cyniquement aussi bien le national-socialisme, son idéologie de mort et les régimes fascistes des années 30 que l’atermoiement meurtrier et parfois connivent des chancelleries occidentales avec le nazisme, et la complicité active de puissances d’argent avec les régimes fascistes et nazi.

Silence est fait sur le Traité de Versailles et ses conséquences. Aucun mot n’est consacré aux Accords de Munich d’octobre 1938, ce « Sedan diplomatique » qui a livré les peuples européens au « couteau de l’égorgeur », ce « début d’un grand effondrement, la première étape du glissement vers la mise au pas » comme l’écrivait dans l’Humanité le journaliste et député communiste Gabriel Péri, fusillé par les nazis.

Tout le faisceau de causes mobilisées par des générations d’historiens pour tenter d’expliquer le déclenchement de la seconde guerre mondiale est bazardé au profit d’une bouillie anti-russe sans aucun égard pour le sacrifice immense des soviétiques dans l’éradication du nazisme.

S’il ne fait aucun doute que le régime stalinien fut bel et bien un régime sanglant et criminel, il est moralement et historiquement inconcevable de faire de l’Union soviétique, de son armée et de tous ceux qui s’engagèrent avec elle, communistes de tous pays acteurs décisifs du combat libérateur, des équivalents des nazis et de leurs supplétifs collaborateurs, sauf à sombrer dans « l’obsession comparatiste », névrose idéologique dénoncée par l’historien Marc Ferro.

Les communistes furent, dans de nombreux pays et avec l’appui de différentes forces, gaullistes et socialistes en France, les artisans du redressement national, créant un rapport de force qui permit l’édification d’institutions républicaines et sociales sur les cendres du nazisme et des collaborations. Est-ce un hasard si cet héritage fait parallèlement l’objet de violentes attaques dans tous les pays de l’Union européenne ?

Les pays d’Europe orientale furent, quant à eux, des points d’appui décisifs dans les combats anticoloniaux qui essaimèrent après guerre. Noyer dans le concept de totalitarisme des réalités historiques aussi dissemblables ne peut apparaître que comme une escroquerie intellectuelle. Une telle entreprise ne sert en aucun cas à poser un regard lucide et apaisé, pourtant indispensable, sur les contradictions, crimes et fautes des régimes influencés par le soviétisme et qui ont pris le nom de socialisme.

Cette résolution s’appuie sur un considérant aussi grotesque que l’interdiction formulée dans certains pays de l’Union de « l’idéologie communiste », semblant acter des dérives revanchardes des extrêmes droites du continent en incitant tous les Etats membres à s’y plier. Signe qui ne trompe pas, l’inféodation à l’OTAN est ici désignée comme gage de liberté pour les peuples de l’est européen.

Cette résolution fait la part belle au révisionnisme d’extrême droite quand les pays baltes sont désignés comme ayant été « neutres » alors que ces derniers ont mis en place bien avant le pacte germano-soviétique des régimes de type fasciste laissés aux mains de « ligues patriotiques » et autres « loups de fer », suscitant un antisémitisme viscéral qui connaîtra son apogée sanglant dans ces pays lors de la seconde guerre mondiale.

Incidemment, la Shoah, sa singularité intrinsèque, et les logiques d’extermination méticuleuses et industrielles du régime nazi sont fondues dans le magma des meurtres du 20ème siècle et ainsi relativisées. L’odieuse équivalence entre nazisme et communisme permet d’exonérer les régimes nationalistes d’inspiration fasciste des années 30 que des gouvernements et ministres actuels d’Etats membres de l’Union européenne célèbrent ardemment.

Viserait-on, par ce texte politicien, à réhabiliter ces régimes qui gouvernèrent de nombreux pays d’Europe orientale avant de sombrer dans la collaboration en nourrissant l’effort de guerre nazi et son projet d’extermination des juifs d’Europe?

Ce texte est une insulte faite aux 20 millions de soviétiques morts pour libérer l’Europe du joug nazi, aux millions de communistes européens engagés dans la Résistance et les combats libérateurs, un affront fait aux démocrates alliés aux mouvements communistes contre nazis et fascistes, avant et après la seconde guerre mondiale.

Au moment où Mme Von der Leyen propose de nommer un Commissaire européen à la « protection du mode de vie européen », célébrant un culte que l’on croyait révolu à la pureté continentale, les thèses historiques révisionnistes des droites extrêmes et réactionnaires, qui ont de toute évidence inspiré ce texte scélérat, font leur entrée fracassante au Parlement européen. Pendant ce temps, aucun commissaire n’est nommé sur les questions d’éducation ou de culture…

Thomas Mann, vigie morale d’une Europe décomposée, écrivait : « Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire c’est du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d’être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu’en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme. »

Si l’expérience qui a pris le nom de communiste au 20ème siècle ne peut être, pour tout esprit honnête, résumé à la personne de Staline ou à une forme étatique, tel n’est pas le cas du nazisme intrinsèquement lié à un homme, à un régime. Et si le communisme propose un horizon d’émancipation universelle, quoi qu’on pense des expériences qui s’en sont réclamées, tel n’est pas le cas de l’idéologie nazie qui se revendique raciste, réactionnaire et exclusive, portant la mort en étendard. Ces simples arguments de bon sens disqualifient l’odieuse comparaison de cette résolution.

C’est bien la visée communiste, dont nous maintenons qu’elle ne fut jamais mise en pratique dans les pays du bloc soviétique, qui est la cible de ce texte indigne et inculte, et avec elle, la possibilité d’une autre société.

Que des voix sociale-démocrates et écologistes aient pu soutenir pareille résolution, mêlant leurs voix au Front National et aux extrêmes-droites continentales, est le signe désolant de la lente dérive d’une frange trop importante de la gauche européenne qui largue les amarres d’une histoire et d’un courant, ceux du mouvement ouvrier, dans lesquels elle fut elle aussi forgée ; qui prête également le flanc aux pires tendances qui s’expriment dans le continent.

Demain, un maire, un élu, un député pourra-t-il se dire communiste sans enfreindre la docte délibération du Parlement européen. Et l’Humanité pourrait-elle un jour passer sous les fourches caudines de la censure imposée des droites extrêmes coalisées? Ne plane-t-il pas là comme un parfum munichois, justement, face à une offensive idéologique dont certains pensent pouvoir se satisfaire en rasant les murs ?

Tous les démocrates, toutes les personnes attachées à la libre expression des courants qui se réclament du communisme et d’une alternative au système capitaliste devraient au contraire se lever contre cette inquiétante dérive qui nous concerne tous. Au risque d’y laisser eux aussi un jour leur peau.

22 commentaires


zebulon 26 septembre 2019 à 22 h 35 min

Au fait… comment ont voté les Français en 2005 ?? NON à l’Europe, il me semble !!!

Verna 26 septembre 2019 à 22 h 54 min

Une horreur venue masquée, à pas de loup, depuis longtemps. Il faut se mobiliser, vite.

Francine FILLOL CORDIER 27 septembre 2019 à 0 h 04 min

Soutien total.

Marc Moreigne 27 septembre 2019 à 1 h 21 min

Très beau texte de Patrick Le Hyaric, juste et nécessaire et empreint d’une révolte sincère et d’une salutaire indignation. Cette obsession mortifère et tout sauf innocente de tracer un signe égal entre nazisme et communisme est non seulement une grossière falsification historique mais aussi une profonde malhonnêteté et méconnaissance de ce qu’a été l’Union Soviétique et le sacrifice de l’Armée rouge pour libérer l’Europe. Merci d’être vigilant et de réagir comme vous le faites

DOMART Jean-Marc 29 septembre 2019 à 2 h 10 min

Il suffit d’écouter les discours des médias « grand public » pour se rendre compte de cette grossière ignorance reprise en choeur, accompagnée de références récurrentes aux USA relève d’une tout aussi grossière propagande belliciste contre la Russie. Mais je pense que la sincérité dans l’Histoire consiste à se replacer dans le contexte qui a donné naissance au stalinisme, contexte de constante hostilité de la part des puissances capitalistes, notamment des interventions militaires coalisées desdites puissances (dont la France) contre la Révolution Russe, pour soutenir des généraux tsaristes, qui ont duré cinq années, entraînant des milliers de morts et d’importantes destructions. Comment bâtir une autre société, et en même temps nourrir la population dans de telles conditions, on en a su quelque chose en France lors de la Révolution (on a eu Napoléon après…) et la répression de la Commune. On a vu quel a été le sort du Chili en 1973, on voit en ce moment comment est traité le Venezuela, non seulement par les USA, mais aussi par nos médias. Sans bien sûr excuser le stalinisme et ses excès, il existait indéniablement un certain contexte international qui a facilité son avènement et sa durée…

Marie France fovet 27 septembre 2019 à 9 h 59 min

Le PCF en tirera t il les conclusions qui s’imposent, à savoir ne pas s allier avec les socialistes et les verts lors des municipales prochaines ?

lefèvre 30 septembre 2019 à 13 h 55 min

très juste,bonne observation pas d’alliances mortifère !

Nicole Zurich 28 septembre 2019 à 20 h 12 min

Pourquoi n’ont-ils pas parlé de stalinisme et non de communisme? Cet équivalent ridicule est, au mieux une maladresse, au pire une faute.

DOMART Jean-Marc 29 septembre 2019 à 1 h 39 min

Le décret du 9 avril 1940 du ministre socialiste Albert Sérol prévoyant la peine capitale pour les communistes assimilait déjà dans son texte les communistes et les hitlériens.
Et ne parlons pas des termes employés par la phraséologie pétainiste, du même registre.
Aucune référence, non plus, à la Conférence de Moscou du 10.10.1944 (Churchill – Staline), ni à celle de Yalta, où il n’y avait pas que Staline, mais aussi Roosevelt et Churchill. Mais pas la France.
Dans différents pays Est-européens, non seulement le communisme est interdit, mais bien pis, les Waffen-SS sont réhabilités (mais qu’en pense-t-on à Oradour sur Glane?), ce qui ne semble gêner aucun de ces eurocrates, c’est tout dire…
Ne pas oublier que si l’OTAN existe toujours, bien que l’Europe de l’Est ne soit plus, la raison est surtout économique, visant non seulement – en tant que bras militaire du FMI – à éradiquer l’idée communiste, mais aussi soumettre tout système politique visant à s’écarter de la doxa dudit FMI. Et le FMI, les Grecs en savent quelque chose, y étant soumis. En France, on connaît l’actuelle directrice de cette institution de dictature financière, C. Lagarde, ancienne directrice du cabinet US d’avocats d’affaires des multinationales Baker & MacKenzie, présente de longue date dans certaines instances politiques et économiques des USA, qui imposait la langue dudit pays dans son ministère à Bercy, et qui, déclarée coupable d’une « négligence » (l’affaire Tapie) qui a coûté 403 millions d’€ au contribuable français, a été dispensée de peine. Placée à la BCE, d’évidence elle soumettra cette banque aux intérêts US!
Un certain De Gaulle – qui n’avait pas été invité à Yalta – parlait d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural…

Anny Clarac 29 septembre 2019 à 7 h 04 min

Merci pour ce texte magnifique , éclairant , et qui renforce mon choix d’avoir adhéré au Parti communiste français en 1981 , au lendemain de l’élection de François Mitterrand . Cette soirée là , bizarrement , je n’avais pas  » fait la fête  » . Comme un pressentiment ?..

Anny Clarac , Salies de Béarn .

Denis 29 septembre 2019 à 16 h 03 min

Plus que de l amertume en apprenant le vote de cette déclaration mettant à égalité le nazisme et le communisme….c est travestir la réalité, les accords de Munich furent la riposte du pacte Germano soviétique.Sansl armée soviétique et son chef Staline et ces 20 millions de morts nous aurions été nazinifie ,voilà la vérité, les américains ont pour leur part perdu 600.000hommes hommage à eux mais rien de comparable

Larmanou Marcel 29 septembre 2019 à 23 h 41 min

Cette délibération suscite notre indignation L’action des communistes français mérite au contraire notre admiration. Les communistes ont été les acteurs de tous les progrès sociaux qu’a connus la France du Front populaire à la Libération , dans le combat contre le nazisme mais aussi pour extraire la France du colonialisme, dans la résistance contre les régressions liberticides où tous les reculs sociaux

Daniel LEVIEUX 30 septembre 2019 à 8 h 24 min

cette abjection de l’institution européenne s’accorde bien avec ma révision des programmes d’histoire de 3eme en France qui réunit perfidement nazisme et stalinisme dans une étude des « totalitarismes » qui trojble l’apprehension des causes de la seconde guerre mondiale, de ses causes profondes et de la part relative des contributions à la victoire sur la barbarie nazie et ses allies fascistes.

lefèvre 30 septembre 2019 à 14 h 00 min

très bien cette déclaration,il est temps de mettre en accusation les dérives de tous poils sur les amalgames des extrêmes.

vizier 30 septembre 2019 à 17 h 41 min

Honte à ceux ,qui au parlement européen ,on voté ce texte ,mais qu ‘on ils dans la tête !

costantini suzanne 30 septembre 2019 à 22 h 47 min

votre excellent article sur ce texte du Parlement européen mériterait une large publication car où on a-t-on entendu parler sinon dans votre journal ? ce texte est , en effet, indigne et révèle une inculture historique ahurissante de la part de ceux qui se prennent pour des élites ( nos ministres actuels ont aussi fait preuve de la même inculture dans d’autres domaines ) .Ce texte pourrait faire l’objet d’un entretien, d’un débat avec des historiens , qu’on s’en empare dans le domaine public afin qu’il ne passe pas à la trappe..Un merci reconnaissant à vous, M.Patrick Le Hyaric !

Gout 1 octobre 2019 à 9 h 41 min

Cet article résume parfaitement la pensée de notre bourgeoisie capitaliste à notre égard, et le révisionnisme orchestré sur notre histoire !

Fraternellement, William Gout.

Aristide Demonico 3 octobre 2019 à 18 h 17 min

Je trouve le texte de Patrick Le Hyaric tout à fait remarquable de clarté. Sa plume est trempée dans l’indignation devant le comportement d’élus prétendument démocrates qui votent un texte pas moins ignoble que les accords de Munich et dont les conséquences risquent d’être aussi graves. Que P. Le Hyaric soit remercié. Aristide Demonico

Fouquin 4 octobre 2019 à 10 h 51 min

L’indignation me parait en partie justifiée
j’aimerai avec le texte pour juger par moi même
amicalement votre
M.F.

Debru 7 octobre 2019 à 8 h 56 min

Remarquable analyse. Pertinente et alarmiste. La nouvelle Présidente de la Commission européenne inaugure son mandat de piteuse façon. Discréditée en Allemagne, Mme von d.L. se révèle. Attendons la suite.

PROVOST G. 7 octobre 2019 à 20 h 47 min

Un grand merci (et bravo ! ) pour la critique de la déclaration révisionniste du parlement européen idendifiant nazisme et communisme. Il nous faudrait mener toute une campagne contre cette assimilation mensongère et dangereuse dans toute l’Europe…

Idéologiquement de tout coeur avec vous,

Gabriel Provost

41, rue de l’Abattoir,

29100 DOUARNENEZ

Philippe MORANCAY 11 octobre 2019 à 4 h 33 min

BRAVO, JE SOUTIENS CETTE ALERTE
et pourtant j’ai un lourd patrimoine anar de dénonciation des persécutions que les PC ont mené contre nous, contre d’autres révolutionnaires de la 1ère heure en URSS, contre les trotskistes et contre leur propres dissidents.

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