Discours au dîner des professionnels de la presse

le 21 septembre 2019

Patrick Le Hyaric

 

Dîner des professionnels de la presse

Fête de L’Humanité

Jeudi 12 septembre 2019

Monsieur le Ministre de la Culture et de la Communication,

Mesdames et Messieurs les représentants des organisations professionnelles et syndicales,

Mesdames et messieurs les présidents et directeurs de journaux,

Monsieur le directeur des médias et ses équipes,

Madame la conseillère d’Etat,

A celles et ceux qui concourent à la production, l’impression, la distribution de L’Humanité,

Chères consœurs, chers confrères, chers amis,

C’est une nouvelle fois un grand plaisir de vous accueillir pour ce dîner – le vingt-cinquième ! – qui rassemble chaque année à l’ouverture de la Fête de l’Humanité l’ensemble des actrices et acteurs de cette industrie culturelle indispensable qu’est la presse.

Bienvenue, Monsieur le ministre, à ce dîner convivial où vous pourrez nous exposer vos projets pour l’avenir, après que le Président de notre nouvelle alliance, Jean Michel Baylet aura fait un tour d’horizon des enjeux liés à nos professions et entreprises.

C’est un honneur pour l’Humanité d’accueillir chaque année ce rendez-vous unique et chaleureux d’échanges entre l’ensemble des maillons de la chaîne qui permet, par la coopération, que vive dans notre pays une presse écrite indispensable au pluralisme de l’information et des idées, au débat citoyen, à l’esprit critique, à l’intelligence individuelle et collective, bref à la démocratie de plus en plus malmenée.

En commençant ce diner, vous me permettrez d’avoir une pensée et une nouvelle fois de rendre hommage à celui qui a eu l’audace de le lancer. L’un des prestigieux directeurs de L’Humanité qui a exercé ses fonctions de 1974 à1994 : Roland Leroy. Homme de culture, amoureux du monde des lettres et des créateurs, homme de presse, parlementaire, il a beaucoup apporté à nos professions et à L’Humanité ainsi qu’à sa fête. Roland Leroy était soucieux de la vie de la presse écrite et il avait décidé de sortir L’Humanité d’un certain isolement en la faisant adhérer aux syndicats professionnels. Avant la création de ce diner de la presse il avait été à l’initiative de la mise en place de kiosques à journaux dans la fête. On trouvait ainsi dès cette époque sur notre fête aux côtés de L’Humanité, Le Figaro, La Croix, Le Monde comme les Echos, Libération comme le Parisien ou le Journal du Dimanche. Il faisait vivre le pluralisme à l’intérieur même de notre événement. On était ici déjà bien loin des caricatures que l’on continue de faire de nous ! C’est à lui que l’on doit, Monsieur le ministre, la création de l’aide aux quotidiens à faible ressource publicitaire grâce à un travail patient et argumenté, et à une belle alliance avec les dirigeants du groupe La Croix qui se trouvait à l’époque dans une situation similaire à L’Humanité, victimes sans exagérer, d’un certain ostracisme de la part d’un certain nombre d’annonceurs publicitaires. Roland Leroy avait inventé cette formule retenue par l’un de vos prédécesseurs. Je le cite «  pour créer l’égalité les titres de presse ont besoin de mesures inégalitaires ». Je profite de cette parenthèse, Monsieur le ministre, pour insister sur l’impérieuse nécessité non seulement de maintenir cette aide mais de la réévaluer.

Je veux bien évidemment associer à cet hommage Alfred Gerson que beaucoup d’entre vous connaissaient puisque précisément depuis une trentaine d’années il représentait L’Humanité dans les syndicats professionnels et les coopératives. Il nous a quitté lui aussi à la fin de l’année dernière après une vie de combats au service de l’intérêt général, d’engagements pour la décolonisation de l’Algérie, nourrie d’activités syndicales et politiques et de son travail à l’administration et à la diffusion de L’Humanité.

Vous vous en doutez, ce dîner revêt pour nous une signification particulière. Il se tient en effet à un moment où notre groupe de presse doit faire face à de graves difficultés économiques dont je vous avais entretenu l’an passé à ce même endroit et qui, depuis, ont conduit à une cessation de paiement en début d’année 2019, puis à une procédure de redressement judiciaire au cours de laquelle nous devrons proposer un plan de continuation viable.

Votre présence ici, le soutien que nous avons reçu de la part de l’ensemble de la profession dans la période délicate que traverse l’Humanité, nous va droit au cœur.

Je tiens d’ailleurs à remercier notre association « Presse et Pluralisme » et son président François D’Orcival qui a pris l’initiative de prendre en charge ce diner des professionnels de la presse.

Je profite aussi de l’occasion qui nous est offerte pour remercier chaleureusement les actrices et acteurs de l’ensemble de la filière, pour le soutien, les actes de solidarité concrète à notre égard. Vous le savez, dans des moments comme ceux que nous vivons, tout compte. Un mot, un appel téléphonique prend une grande signification.

Je remercie toutes celles et ceux, parmi nos prestataires, qui ont dû subir financièrement les contrecoups de nos difficultés et qui ont fait preuve de compréhension et de solidarité. En effet, malgré l’impossibilité d’honorer nos échéances des mois de janvier et février, nos prestataires ont continué à imprimer nos journaux, à les distribuer, à servir nos abonnés sans interruption.

Je sais aussi que dans la nouvelle phase qui commence dès ce mois de septembre, nombre d’entre eux font effort pour que nous puissions traiter les dettes de façon à ne pas étouffer L’Humanité. Nous savons l’effort que cela représente au service du pluralisme de la presse auquel la poursuite de L’Humanité est indispensable.

Encore que, je me permets de préciser que ce que nous voulons poursuivre c’est L’Humanité, de Jean Jaurès, le journal des urgences sociales et environnementales, le journal du débat pluraliste dans le camp progressiste. L’Humanité, le journal de la laïcité et de La République sociale. L’Humanité, le journal que l’on trouvera toujours du côté des lumières contre tous les obscurantismes, les venins de la haine et de la xénophobie, le nationalisme porteur de tensions nouvelles. Notre pays n’a pas besoin d’un journal gardant le nom et le prestige de L’Humanité pour l’aligner sur l’orientation éditoriale de journaux qui existent déjà et qui font très bien leur travail. Notre pays ne souffre pas d’une trop grande diversité d’orientations éditoriales mais bien d’une diversité rabougrie, notamment depuis que des confrères comme France-Soir ou Le Matin De Paris, le Quotidien de Paris ou avant encore Le Populaire ont disparu. Et les développements numériques ne compensent pas ces pertes, bien au contraire.

Le poids de Google, et de quelques autres qui ne produisent pas de contenu, accélère l’uniformisation et assèche la controverse démocratique pourtant indispensable par ces temps troublés et complexes.

Voilà pourquoi nous travaillons avec acharnement à trouver les voies d’un plan de continuation avec des projets nouveaux, animés par l’ambition d’une « renaissance pour L’Humanité ». Autrement dit, et pour parler clairement, nous nous sentons en capacité de nous en sortir en partenariat avec vous, avec nos créanciers. Je refuse donc certains scénarios de cession ou de liquidation qui font l’objet de quelques conversations en ville. Non, L’Humanité n’est pas à vendre. Et, cette question dépasse les équipes du journal elles-mêmes. Nous avons la conviction qu’il s’agit d’un enjeu qui nous dépasse puisqu’il concerne la démocratie française ; qui a à voir avec la République elle même. Je vous sais, Monsieur le ministre, attentif à cette donnée primordiale que le Président de la République a également réaffirmée récemment.

Ce n’est malheureusement pas la première fois que j’alerte, ici même et ailleurs, des graves difficultés structurelles qui affectent l’Humanité, comme nombre d’autres titres, du fait de la modification des modes de lecture, des temps de travail et de transport, du chômage et de la précarité aussi. L’accaparement de la communication publicitaire par les grands groupes du numérique, les transformations des modèles économiques des entreprises de presse depuis l’avènement de ce numérique, contribuent également à précariser la presse comme la nôtre. Que l’on ne se méprenne pas sur mes propos. La numérique offre d’incroyables et inédites possibilités pour l’accès à l’information, au savoir, à la culture, pour le développement de l’engagement citoyen, pour le partage et la mise en commun des intelligences à l’échelle de la planète. Les journaux d’information générale et politique doivent pleinement investir cet espace, d’autant que leurs titres représentent toujours, aux yeux du public, un gage de sérieux dans le traitement de l’information. C’est la garantie d’une information vérifiée. Ce qui est un véritable atout à l’heure où les « fausses nouvelles » pullulent sur certains écrans.

Mais le développement numérique nécessite des investissements colossaux, pour une rentabilité incertaine renvoyée, au mieux, à plusieurs années.

Avec ses capacités financières extrêmement contraintes, l’Humanité s’est engagée, comme tous ses confrères, sur la voie du développement numérique, dans le même temps où les ventes globales des publications imprimées connaissent un mouvement général de baisse continue, ce qui provoque mécaniquement une augmentation des coûts de production et de distribution alors que le nombre des lecteurs et les recettes publicitaires se réduisent.

Seule une très forte capacité d’investissement peut permettre de franchir l’obstacle, en attendant une éventuelle rentabilité de l’activité numérique. Mais dans cette logique, les entreprises sous-capitalisées sont condamnées. Et avec elles, ce sont des points de vue diversifiés dans le traitement de l’information, des angles de traitement spécifiques, des idées pluralistes, des sensibilités sociales, culturelles, sociétales, humaines, politiques pourtant bien présentes dans la société qui disparaitraient des kiosques, des revues de presse et des réseaux sociaux.

Mesure-t-on suffisamment l’impact que provoquerait l’assèchement d’une production éditoriale pluraliste et indépendante, dans une période où les institutions républicaines, les socles démocratiques de notre société sont remises en cause comme jamais sous la cinquième République ?

Le mouvement dit des gilets jaunes a notamment mis en exergue la grande défiance qui peut exister chez une partie de la population à l’égard des médias en général, suspectés d’accointance avec les pouvoirs politiques et économiques. Cette défiance favorise la déraison. Les thèses complotistes, populistes et nihilistes, sont les ferments de l’impossibilité de faire ensemble société.

Certes, l’uniformisation de l’information aura beaucoup de mal à uniformiser la pensée d’un peuple, dont l’histoire est marquée par de forts courants de pensée, de grandes controverses, des combats politiques d’anthologie. Consciemment ou non, cette histoire impacte durablement la grille d’interprétation de l’actualité que se forge chaque individu, et ce indépendamment des scores électoraux de la période. Mais l’histoire, la nôtre comme celle des autres nations, nous enseigne aussi qu’un peuple peut être maintenu aveugle pendant de longues périodes.

Les journaux d’information politique et générale sont issus de ces grandes familles de pensée qui travaillent la société. Ils permettent à celles et ceux qui se reconnaissent dans leur orientation éditoriale, dans le sérieux et la qualité de leurs analyses, de se sentir appartenir à une communauté de pensée, plus à même de peser sur le cours des événements. Encore que ceci est plus compliqué que cela. Ceux qui lisent n’achètent pas qu’un journal. D’abord ils ont accès avec le numérique à des articles provenant de plusieurs journaux. S’agissant des lecteurs de L’Humanité, nous avons pu constater, à partir d’une étude des tickets de caisse chez les marchands de journaux, qu’une partie non négligeable de nos lecteurs lit aussi Politis ou Le Monde Diplomatique comme les Echos ou même pour certains d’entre eux Le Figaro. Preuve que la soif de connaitre, de comparer les points de vue ou d’en avoir plusieurs est bien nécessaire pour se faire sa propre opinion.

La disparition d’un de ces titres ne fait pas que participer à la déstructuration d’une communauté de pensée. Elle dépolitise dangereusement la société et assèche le pluralisme, renforce les discours haineux et extrémistes, dangereux pour nos libertés et l’idée même de démocratie.

La presse pluraliste est un élément constitutif de la République française. C’est un enjeu d’intérêt général, constitutionnellement garanti par l’Etat. Je sais que vous œuvrez beaucoup, Monsieur le Ministre, en lien avec le gouvernement et nos organisations professionnelles rassemblées au sein de l’Alliance de la Presse d’Information Générale, afin de garantir les intérêts des éditeurs français dans l’espace numérique. Nous nous sommes battus ensemble pour obtenir le droit européen-voisin. L’une des demandes que nous formulions ici depuis des années est en débat et en passe d’être, en partie et encore trop modestement à notre goût, mise en œuvre par votre gouvernement avec l’instauration unilatérale par la France d’une taxe sur les géants du numérique qui ne paient pas leur impôt, créent une concurrence déloyale avec les autres acteurs et pillent le travail des journalistes et créateurs, sans contrepartie.

Nous sommes favorables aux évolutions réglementaires qui permettent aux internautes de protéger et contrôler leurs données personnelles, de lutter contre les contenus illégaux, à condition qu’elles garantissent leur liberté et une bonne commercialisation des contenus éditoriaux des entreprises de presse, déjà en difficulté pour trouver un modèle économique sur le numérique et de fidéliser ses lecteurs à partir de ses centres d’intérêt.

Si ces initiatives vont dans le bon sens, elles ne doivent pas se faire au détriment d’une action résolue en faveur du pluralisme de la presse écrite imprimée. L’achat de journaux imprimés représente toujours, et de loin, la première source de revenus des éditeurs et un coût important pour ses lecteurs. L’imprimé demeure le mode de lecture privilégié pour la prise de recul sur l’événement, l’approfondissement des sujets, le confort de lecture. Dans les conditions économiques d’aujourd’hui, le pluralisme doit être mieux soutenu par l’Etat, en considérant moins que l’information est une marchandise et plus qu’elle est un bien commun dont on ne connait jamais le prix réel sauf quand la démocratie est étouffée. En ce sens les aides publiques ne sont ni l’aumône, ni une respiration artificielle mais un enjeu majeur pour favoriser le débat démocratique et la libre pensée. Les initiatives d’incitation à la lecture, notamment chez les jeunes doivent être encouragées comme l’accès aux journaux, chez les vendeurs de presse et le portage. Je salue à ce sujet l’initiative de l’Alliance d’étudier la mutualisation des flux de distribution entre titres de la presse quotidienne nationale et régionale.

J’ajoute que j’ai le sentiment qu’on ne garantira pas le pluralisme de la presse écrite sans un système de distribution solidaire et mutualiste.

C’est pourquoi nous sommes soucieux du fait que le projet de loi relatif à la modernisation de la distribution de la presse qui sera examiné au Sénat dans quelques jours, garantisse une distribution égale de tous les titres sur tout le territoire.

A ce propos, la situation de Presstalis reste préoccupante. Nous continuons de penser qu’il serait plus sage de revenir à une messagerie coopérative unique, dans l’intérêt de tous, en partenariat avec la poste. Les marchands de journaux doivent, quant à eux, être soutenus et des initiatives prises pour réimplanter de nouveaux points de vente sur l’ensemble du territoire.

La renaissance de L’Humanité à laquelle nous travaillons nous conduit à repenser profondément notre modèle économique, nos choix stratégiques, notre organisation globale, jusqu’à notre rôle et place dans le débat d’idées actuel. Nous réfléchissons également à des initiatives nouvelles utiles à la société et au monde du travail en créant une plateforme collaborative ouverte, autour des enjeux du « travail au futur ». A partir de notre identité, nous avons l’ambition d’être utiles au débat dans la société et les entreprises sur cette question fondamentale du travail et de ses évolutions.

Tous ces efforts seraient vains si des gestes concrets de soutien en faveur du pluralisme n’étaient pas déployés. Je suggère qu’une initiative d’ampleur à partir du débat qu’a initié l’alliance puisse être prise par le gouvernement et votre ministère monsieur Frank Riester. Aujourd’hui, c’est L’Humanité qui est en souffrance, mais il faut avoir le courage de dire que beaucoup d’autres entreprises de presse s’inquiètent de l’avenir. Il n’est pas trop tard pour mettre sur pied, dans le cadre de la préparation du débat budgétaire, une conférence pour que vive le pluralisme de la presse écrite. C’est, j’en suis persuadé, un service à rendre à notre République.

Je vous remercie de votre attention

2 commentaires


M. Méchin 21 septembre 2019 à 20 h 14 min

Si vous voulez continuer à vendre du papier, il faudra essayer d’être plus concis. Les lecteurs ayant beaucoup de sollicitations de toutes parts, ils ne peuvent consacrer autant de temps qu’il en faut pour lire l’article ci-dessus.
Dans cet article, il y a un beau « cirage de pompes », car dans ce que devient la France, il y a de moins en moins de liberté d’expression dans la presse, dû certainement à la qualité des propriétaires de médiats, mais aussi dû à trop d’autocensure de peur de ne plus figurer dans « le troupeau » des biens pensants, ceux qui croient être les seules personnes instruites et intéressantes et qui méprisent tous ceux qui ne pensent pas comme eux.
Il suffit de voire tous les guet-apens tendus sur les plateaux télé, où l’on retrouve un pauvre Gilets Jaunes face à plusieurs journalistes « bien pensant, toujours les mêmes, qui se font un plaisir de le « scalper » médiatiquement pour décrédibiliser le Mouvement.
Sur ce, bon W.E.

casino valkenburg 4 octobre 2019 à 10 h 10 min

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