Hommage à Mariano Otero

le 19 juillet 2019

Hommage à Mariano Otero

Lundi 15 juillet 2019

Rennes

Patrick le Hyaric

Directeur de L’Humanité

 

Chère Marie-Alice

Chères Olga et Maruya

Cher Antonio

Cher Juan, son petit fils

Chers amis,

Cher(e)s camarades,

Quand la nouvelle du décès si brutal de Mariano Otero s’est abattue, une immense tristesse s’est emparée de chacune et chacun d’entre nous. C‘est aussi avec beaucoup d’émotion que je m’adresse à vous aujourd’hui, parmi ses proches, ses amis, sa famille.

Avec Mariano, le monde perd un artiste à l’œuvre d’une incroyable densité. La France et la Bretagne pleurent l’un de leurs fils adoptifs, et l’Espagne l’un des témoins vigilants de sa terrible déchirure.

Et nous sommes aujourd’hui nombreux à perdre un camarade irréductiblement fidèle à l’idéal communiste qui resta, la vie durant, résolument lié aux militants de notre, de sa si chère région tout en restant attaché à sa patrie et au Parti Communiste Espagnol celui de la passionaria Dolorès Ibarruri et aux liens de solidarité indéfectible que le parti Espagnol noua avec la Parti communiste Français.

La figure admirable de Mariano draine derrière elle le souvenir d’un siècle terrible où l’engagement s’affirmait pour tout humaniste comme une exigence. Il avait pris chez lui la forme d’un engagement indissociablement artistique et politique.

Enfant de la lutte contre le fascisme, témoin des affres d’une époque prométhéenne, Mariano mêla dans son œuvre le sentiment personnel et le tumulte de l’Histoire, le goût des beautés simples de l’existence et l’engagement politique, le banal transfiguré et la recherche de l’idéal.

Qu’il ait épousé avec tant de facilité, de complicité et de bonheur ces terres brétiliennes et la ville de Dinard ne saurait faire oublier les douleurs de l’exil.

Un exil contraint par la violence fasciste d’une Espagne placée sous le joug d’une terrible dictature dont le père de Mariano, Antonio Otero Seco, grand intellectuel républicain, eut à subir les geôles avant de lutter dans la clandestinité puis dans l’exil au cœur de cette ville de Rennes devenue refuge solitaire et solidaire.

Mariano et vous-même, cher Antonio, n’économisèrent ni votre temps, ni votre énergie pour que le souvenir de cette remarquable figure tutélaire ne sombre dans l’oubli, et avec elle un pan de la mémoire républicaine forgée dans la lutte et l’exil.

L’ouvrage de témoignages inédits de l’oppression franquiste récemment édité par vos soins atteste de cette belle abnégation à faire vivre le souvenir de ces « vies entre parenthèses ». Surtout nous vient en mémoire la création par Mariano du Centre culturel espagnol de Rennes en 1999 qui entretient la mémoire de la République et travaille aujourd’hui encore à éclairer les zones d’ombres de l’Espagne post-franquiste. .

Mariano n’avait que 14 ans lorsqu’il mit les pieds en France pour la première fois pour rejoindre avec mère, frère et sœur un père et un mari qui enseignait sa langue et sa culture originelle dans la Faculté des Lettres de Rennes.

La France d’alors sût se montrer généreuse et accueillante envers cette famille que l’on qualifie communément d’immigrés, mais qui, de fait, était une famille de réfugiés.

Notre pays leur offrit l’asile, donnant ainsi vie au principe édicté pour la première fois de notre histoire dans l’article 120 de la Constitution montagnarde de 1793 qui dispose que « le peuple français donne l’asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté ». Principe qui trouva d’heureuses suites dans le droit national et international mais qui tend aujourd’hui à s’évanouir dans cet égoïsme des nations rivales que Mariano exécrait tant.

La solidarité militante, ouvrière et internationaliste, qui elle ne dérogea pas aux principes arrachés pour la dignité humaine, contribua enfin à offrir à ses camarades de combats ce sentiment fraternel si précieux aux cœurs bannis.

Nous y voyons le juste prolongement des liens tissés entre les militants progressistes et communistes de nos deux peuples lorsqu’en 1936, les brigades internationales partirent secourir la République assiégée par les hordes fascistes.

Mariano dont la vocation artistique semblait innée, entra immédiatement aux Beaux-arts pour en sortir plus jeune diplômé en 1962 à seulement 20 ans, âge des découvertes et des formations intellectuelles où l’on n’est pas encore tout à fait sérieux.

Dès lors, il ne lâcha plus fusains, pinceaux et pastels chaque jour, chaque semaine, et resta pour toujours l’artiste habité par la soif créatrice que chacun connait faisant sans doute sienne cette interpellation de Baudelaire : «  le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité, c’est la culture ».

Sa modestie et sa simplicité seules empêcheront plus tard une pleine reconnaissance académique. Mais à quoi bon sacrifier le temps compté de la création pour satisfaire quelque marchand d’art ? Mariano ne s’en souciait guère. Il avait adopté cette parole prononcée par Jack Ralite aux Etats généraux de la culture : « quand un peuple abandonne son imaginaire aux grandes affaires il se condamne à des libertés précaires ». La reconnaissance de son travail et la fascination qu’il suscitait, particulièrement ici, sur ces terres bretonnes, suffisait – semble-t-il-amplement à son bonheur.

Nous avons en mémoire ces baigneuses qui, au premier coup d’œil, laissent planer ce parfum de congés payés, ce goût du bonheur, cette sensualité pastelle magnifiée par le gris lumineux des bords de mer océans. L’on songe encore à ces danseurs de tango aux corps fiévreux et élancés, aux membres lascivement articulés. Peintre de la volupté, Mariano sublima les corps, particulièrement ceux des femmes, et donna à toute une galerie de portraits la profondeur empruntée à Vélasquez où l’on plonge dans un regard comme l’on cherche une vérité. Mariano portraitisait avec un immense plaisir et nous légua par dizaines ces visages de femmes et d’hommes inconnus ou imaginés, comme de poètes suppliciés ou exilés. Peut-être est-ce dans ces portraits burinés que se dévoile le mieux l’intimité de l’artiste ?

Mariano avait pris le parti de la figuration à une époque où l’art s’éprenait d’abstraction, voire d’un certain hermétisme. A travers ce choix, les corps et les visages devenaient autant de témoignages d’une humanité bien vivante, en lutte, mêlée d’espoirs et de craintes, à la recherche de plaisirs charnels, malgré les guerres et l’horreur fasciste.

C’est ainsi que l’on peut lire son œuvre comme un grand cri humaniste.

Ce cri trouvait un écho singulier dans son talent d’affichiste qu’il avait, avec d’autres, élevé au rang d’art majeur. Nous nous souvenons de cette belle exposition dans l’Opéra de Rennes, il y a tout juste deux ans, qui rassemblait un grand nombre de ses affiches militantes et qui ont fait l’objet d’un bel ouvrage d’art.

Mariano avait confessé prendre un très grand plaisir à réaliser cet art d’engagement qui, dans les pas de ses illustres ainés Picasso ou Goya, consistait à donner à voir par l’excitation du regard la noblesse d’une cause, la nécessité d’un combat, la profondeur d’un idéal. Ce furent de magnifiques et saisissantes affiches commandées par le Parti communiste français contre le coup d’Etat de Pinochet au Chili et les dictature latino-américaines nées sur les cendres de l’espérance démocratique, celles commandées par le Mouvement de la Paix préparant les grandes campagnes pour le désarmement, celles, nombreuses, contre l’infâme dictature franquiste et pour la libération de Julian Grimau finalement assassiné, celles pour la diversité et l’exception culturelle ou encore pour la défense des travailleurs immigrés et des réfugiés. Plus récemment, nous nous souvenons de son travail courageux contre la guerre en Irak.

Beaucoup d’entre nous côtoyèrent Mariano lors de fêtes, repas et banquets militants organisés par les organisations du Parti communiste. Il aimait offrir ses talents pour orner d’un dessin les tracts et affiches qui annonçaient l’évènement. Combien d’œuvres improvisées au coin d’une table, entre deux chants républicains espagnols entonnés à pleine voix, dorment aujourd’hui dans les greniers et les mémoires ?

Juste avant d’être rattrapé par la maladie, Mariano accepta de présider le comité de soutien d’Ille-et-Vilaine à la liste présentée par le Parti communiste lors des dernières élections européennes. Ce fut l’un de ces derniers gestes politiques qui témoignait d’une absolue fidélité qui nous honore, nous émeut et nous oblige.

Chers amis,

C’est Mallarmé qui proclamait que «  Ton acte s’applique toujours à du papier, car, méditer sans trace devient évanescent ». Eh bien, Mariano aura laissé dans ces terres armoricaines, et dans de nombreuses capitales, d’immenses traces sur le papier, des sculptures et des fresques qui laisseront un souvenir que l’on devine indélébile. Nous savons que les habitants de la ville de Dinard, de Saint Grégoire ou de Rennes, leurs élus, le parti communiste, L’Humanité agiront chacun dans leurs responsabilités respectives pour que l’œuvre, la vie et les combats de Mariano vivent et soient connus des nouvelles générations. Au-delà de son immense talent et de son œuvre léguée, sa générosité et son sens de l’engagement décliné à l’envie resteront pour nous des exemples d’humanisme incarné que ces temps troublés nous appellent à perpétuer.

A ses filles Olga et Maruja, à vous Marie-Alice, à ses petits-enfants et à l’ensemble de sa famille et au nom de tous ses compagnons de combat, nous adressons nos condoléances les plus fraternelles.

Je vous remercie de votre attention.

2 commentaires


Chaulet 19 juillet 2019 à 20 h 22 min

Ce discours est grand, digne, fraternel. Merci.

MAINGUENE 20 juillet 2019 à 4 h 24 min

Le vernissage de l’exposition de DINARD aura lieu le samedi 3 aôut à partir de 18h (conférence sur Mariano – 19h vernissage)

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