Oui, ils s’attaquent à la laïcité

le 14 février 2021

La loi dite « séparatisme » et intitulée « Loi confortant les principes républicains » est en passe d’être votée par l‘Assemblée nationale. Elle signe un basculement des principes qui jusqu’ici régissaient la relation entre la puissance publique et les cultes. Elle renoue avec une conception concordataire que la Loi de séparation des Églises et de l’État avait battue en brèche définissant ainsi le caractère laïque de la République.
Cette conception concordataire signifie que la loi en question vise à mettre les cultes sous tutelle de l’État et invente une laïcité applicable aux individus. Elle revient ainsi sur la séparation ferme entre les cultes et la puissance publique instituée en 1905.

L‘affaire est complexe en ce que cette loi prétend combattre un véritable fléau, l’intégrisme religieux et ses conséquences qui peuvent aller jusqu’au meurtre et au terrorisme. Celui-ci a déjà durement frappé notre peuple, tout comme d’autres. Cette loi a d’ailleurs été présentée comme une réponse à l’horrible assassinat du professeur Samuel Paty. Pour tout intégrisme religieux, elle ne cible en réalité que celui émanant de l’islam, comme l‘indique l’exposé des motifs, laissant en outre aux cultes la possibilité d’accroitre leurs financements par des dispositions fiscales avantageuses applicables à leur patrimoine immobilier.

Cette loi n’est pas laïque car, en prétendant s’en prendre à l’intégrisme, elle donne une place nouvelle aux cultes « républicanisés » dans la vie de la nation. Ceci est conforme à la ligne suivie par M. Macron qui regrettait devant la conférence évêques, comme Nicolas Sarkozy en son temps, que le lien fut « abimé » entre l’État et l’Église, dans la droite ligne de sa campagne présidentielle de 2017 où il célébrait le culte mystique à Jeanne d’Arc, avant de se rendre au Puy du Fou en compagnie d’un opposant farouche à la laïcité, Philippe de Villers.

Evitons tout mauvais procès : la lutte contre le terrorisme doit évidemment figurer parmi les priorités de toute action gouvernementale. Cette lutte est une affaire délicate qui a fait l’objet de 28 textes de loi en 30 ans, soit une moyenne d’une loi par an, avec les résultats que l’on connait…

Les ressorts du terrorisme, essentiellement djihadiste, sont divers et tortueux. Ils ne sauraient être neutralisés par le contrôle accru du culte musulman qui n’est souvent qu’un prétexte au passage à l’acte et fait l’objet d’une observation pacifique par l’écrasante majorité de ses adeptes.

La France a fait des efforts colossaux pour accroitre ses capacités de surveillance des filières terroristes, non sans résultats. Mais la menace rode toujours car la proie est difficile à saisir. Le terrorisme islamique n’est qu’une expression hideuse du désordre mondial et des impasses psychiques et sociales vers lesquelles conduisent nos sociétés. Il faut bien sûr le combattre par le renseignement et la police mais aussi et surtout, en éradiquer les causes par une redéfinition profonde de la République, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières, aux antipodes de celle que promeuvent inlassablement et verbeusement messieurs Darmanin et Macron et l’extrême droite: inégalitaire, impérialiste, sécuritaire.

La lutte contre l’obscurantisme religieux qui s’exprime notamment à travers l’islam, mais aussi, chose tue, dans les mouvements évangéliques, relève de l’absolue nécessité.

Là encore, est-ce par un renforcement considérable des pouvoirs administratifs que nous y parviendrons ? Et à quel prix ? Le pouvoir utilise de fait ces menaces pour rogner les libertés, sans offrir de nouveaux moyens aux institutions publiques pour remplir leurs missions.

Pour parvenir à ses fins, le gouvernement a imposé dans le débat le mot « séparatisme ». Mot très efficace pour exciter l’opinion mais bien encombrant dès qu’il s’agit de le graver dans la loi. C’est ainsi qu’il n’apparait dans aucun de ses articles, même pas dans celui qui prétend, à l’article 4, instaurer un « délit de séparatisme », expression vendue à la presse !

Il n’est utilisé qu’une seule fois dans un exposé des motifs d’un bavardage assourdissant, un curieux plaidoyer en faveur de l’action du gouvernement qui s’y proclame, en citant le président de la République, gardien de l’héritage républicain. Un tel verbiage n’a rien à faire dans un texte législatif. Cette nouveauté indique déjà les soubassements idéologiques de l’entreprise gouvernementale qui cherche à se légitimer par le poids des seuls mots. Celui de « séparatisme » n’avait donc pour seule fonction que de détourner les regards vers le contexte et non vers le texte.

Car le texte en lui-même est avant toute chose une compilation de mesures déjà existantes, ou concernant des délits graves mais résiduels dans la société française, déjà condamnés par la loi, comme l’octroi de certificats de virginité ou la polygamie. On en sauvera les mesures permettant un contrôle accru des comptes des associations cultuelles, tant il est vrai que des puissances comme la Turquie n’hésitent pas à influer, à grand renfort d’argent et des fins géopolitiques, sur la pratique des citoyens français de confession musulmane.

Le délit de séparatisme du fameux article 4, censé protéger les fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions est particulièrement flou et aura le plus grand mal à être prouvé. Dans la largesse de son énoncé qui met sur un pied d’égalité « menaces », « violences » ou « tout autre acte d’intimidation », il condamne très lourdement (cinq ans d’emprisonnement) toute contestation « des règles qui régissent le fonctionnement dudit service ». N’y a-t-il pas meilleur moyen de faire vivre les missions de service public et de sécuriser les agents, qui du reste le sont déjà par la loi ?

Cet article est assorti d’une mesure scandaleuse qui rétablit la double peine en permettant l’expulsion des étrangers concernés par ce délit. Il permet en outre aux autorités hiérarchiques de se décharger de leurs responsabilités sur la police et la justice, quand il faudrait au contraire les renforcer en moyens humains et financiers.

Le « contrat d’engagement républicain » institué par l’article 6 a fait tousser les bancs les plus lucides de la représentation nationale, à juste titre. Il fait partie de ces « trouvailles » qui, sous couvert de défense des principes républicains, sont particulièrement dangereuses. Il exige par exemple des associations de s’abstenir de « prosélytisme abusif ». On se demande ce que le législateur entend par là… Nombre de religions fondent leur existence sur leur caractère prosélyte. Qui pourra défini le caractère « abusif » de celui-ci ? Personne. A moins d’un contrôle de tous les instants sur le monde associatif.

Il prétend aggraver les peines et condamner les associations et leurs dirigeants qui laisseraient des propos haineux prononcés en leur sein. Pourtant, des associations qui décideraient de prôner la haine ou de violer la loi peuvent être légalement dissoutes, selon l’article 212-1 du Code de la Sécurité Intérieure. Pourquoi donc ce « contrat » d’association qui ampute la loi de 1901 et fait peser le soupçon sur l’ensemble du monde associatif ?

Ajoutons que les associations qui ne sollicitent aucun fonds public n’auront pas à s’engager dans ce contrat. Cela leur vaudra-t-il l’opprobre et le soupçon de ne pas respecter les « valeurs républicaines »?

Il est très étrange que la République veuille contractualiser ses « valeurs ». Quelles sont-elles et comment la loi s’en saisirait ? Pour notre part, nous accusons le gouvernement de contrevenir sans cesse et à la liberté et à l’égalité et à la fraternité. Cela le rendrait-il illégal ?

Le fond idéologique de cette loi réside dans la volonté d’asséner que la République dans laquelle nous vivons est un régime immuablement parfait auquel les citoyens devraient allégeance sous peine de poursuites. Elle ne permettra en rien de déjouer les entreprises sectaires ou intégristes mais renforcera à coups sûrs une vision étriquée et excluante de la République par laquelle fleurissent l’extrême droite et tous les obscurantismes. Cette conception restrictive de la République l’ampute du principe de responsabilité pour placer les citoyens sous contrôle de l’autorité administrative, à rebours des principes législatifs de 1901 et 1905.

Comme l’a si bien résumé le député communiste Pierre Dharréville, le gouvernement prétend que sa loi « frappe juste », alors que « juste, il frappe ». Cette loi complète les dispositifs législatifs amorcés sous le quinquennat de François Hollande et considérablement amplifiés sous la présidence de M. Macron, qui confèrent à l’État, placé au service des intérêts capitalistes, des pouvoirs considérables sur la société, par le biais des autorités administratives, dont les préfets.

Et, le pouvoir profite de cette loi pour recycler le très contesté article 24 de la Loi de sécurité globale qui vient de se métamorphoser en article 18 de la loi séparatisme ce mercredi 10 février.

Il y a fort à parier que les maux qu’il prétend combattre en sortiront renforcés. Du discours des Mureaux prononcé par M. Macron ne subsistent que les aspects répressifs. Aucune mesure sociale n’est jugée utile par ce gouvernement pour recoudre la République. C’est dire la vision qu’il en a…

Extrait de la Lettre du 13/02/2021.

4 commentaires


Moreau 14 février 2021 à 13 h 53 min

Je ne vois pas la problématique réelle dont il pourrait s’agir, et je pense que de nombreuses personnes ne la distingueront pas. Ce dont il faut parler en priorité au nom de la séparation ces cultes et de l’Etat république, c’est de l’application et de son degré, des Droits de la Personne. Il n’y aurait problème réel que si la République intégrait quelque(s) religion(s) non laïques et non universalistes, sous la loi 1905 !
Nous vivons au vingt et unième siècle en essayant de passer du vieux monde au nouveau monde.

Je pense que le président Biden a raison d’accorder toute importance primordiale à l’application des Droits républicains de la Personne sous réserve que cette exigence soit aussi la volonté pour son propre pays, et je pense que c’est là-dessus qu’il faut parler de la sltuation nouvelle en cours d’évolution. Il semble y avoir un progrès important des Démocrates américains. A suivre.

Il faut ce progrès récent partout y compris en France et dans toute l’Union Européenne. C’est la première urgence s’agissant des Droits de la Personne et des religions, l’application des Droits de la Personne qui en aucun ne signifie l’inclusion de toute religion. L’application des Droits de la Personne pour tous, oui ; l’inclusion automatique de toute religion, non. La république universaliste ne peut inclure que telle ou telle religion laïque dont la place légitime se situe entre l’éducation scolaire et universitaire et la culture populaire majeure. C’est cela qui doit être examiné au fur et à mesure. Pour vivre en république laïque, c’est évident, les religions illaïques ne doivent pas être intégrées, la république ne peut pas être contrainte d’intégrer une religion illaïque, tant cette faute est flagrante, elle ne peut qu’intégrer à une place qui se situe entre l’éducation scolaire et universitaire et la culture populaire majeure, la religion. Mais c’est sans problème puisque c’est appliquer la séparation des Eglises et de l’Etat.

Ce qui est à suivre en tout premier, c’est l’application réelle des Droits républicains de la Personne ; tant les inhumanités cruelles et barbares dans plusieurs pays du monde sont dues à la non application entière et réelle des Droits républicains de la Personne.

Moreau 14 février 2021 à 14 h 21 min

Ce qu’il faut surtout à un Peuple et donc à notre Peuple, c’est l’application entière et réelle de tous les Droits républicains de la Personne, et le partage effectif de la culture populaire majeure dont la lisibilité est la Poésie.

L’intégration ou la non-intégration de la religion dans la république universaliste selon ses critères sont deux options facultatives, il est évident que pour être intégrable une religion doit être d’authenticité laïque, à elle de l’être ou de le devenir. La rigueur de la république est aussi la rigueur de la séparation des Eglises et de l’Etat ainsi.

Moreau 14 février 2021 à 14 h 32 min

Il n’y a pas de solide laïcité sans le partage de la culture populaire majeure.

Et donc cela même concerne chaque spécificité politique républicaine de gauche comme de droite.

Le marxisme français et européen n’est pas grand chose sans les Hommes comme Paul Eluard et Louis Aragon et Elsa Triolet, et Pierre Juquin qui incluait et inclut l’anthologie de la poésie populaire, Jean Ferrat et Isabelle Aubret, Juliette Greco et Léo Ferré…

Moreau 15 février 2021 à 11 h 09 min

Ayant fait le Front de Gauche et n’ayant pas transformé l’essai pourtant positif malgré les progrès restant à réaliser, en faisant LA FRANCE UNIVERSALISTE, les communistes français ont été très décevants en prenant ainsi part à la division de notre pays semant aussi l’abstention de Citoyens du pays profond. Irresponsable à vrai dire. Avec l’alternance de la République en marche alors que l’alternance pouvait être aussi l’alternance de LA FRANCE UNIVERSALISTE si les communistes français avaient continué les efforts nécessaires et indispensables entrepris ; tout n’est pas parfait et la pandémie complique cette alternance, mais il faut en toute objectivité bien dire aussi que la République en marche doit résoudre les conséquences des mauvaises volontés à gauche. Le communisme universaliste pouvait servir une nouvelle alternance de gauche, ou au moins devenir l’opposition républicaine plutôt que l’interminable résistance de moins en moins convaincante. En ne faisant pas tout pour la France universaliste au vingt et unième siècle, les communistes français ont mis en déclin le communisme en France, dans l’Union Européenne, et dans plusieurs autres pays. La Gauche a besoin de s’exercer à bien balayer devant ses portes.

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