Lucien Sève disparu : la pensée communiste en deuil

le 23 mars 2020

C’est un choc. Une douleur. Un monument vient de tirer sa révérence. La peine des militants communistes et progressistes est à hauteur du legs que nous laisse Lucien Sève : immense. Il était un authentique ami de L’Humanité, avec la volonté de toujours la porter plus haut pour qu’elle soit toujours plus utile. C’est lui qui inventa lors d’une rencontre alors qu’il en était le rédacteur en chef d’un jour le concept de « Cortex » devenu une rubrique chaque vendredi.

Lucien aura consacrée sa longue et riche existence à faire vivre obstinément la pensée communiste. Le communisme originel. Récemment encore, du haut de ses 90 années, Lucien s’attaquait à une somme colossale, « Penser avec Marx aujourd’hui ». Une tétralogie laissée inachevée pour remettre la pensée de Marx sur ses pieds et penser le communisme au futur.

En révolutionnaire convaincu, il faisait preuve d’une abnégation exemplaire à remettre sur le métier l’ouvrage d’une vie pour faire vivre l’idée selon laquelle « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », comme l’écrivait Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste.

L’âge ne lui faisait pas peur et nous avions l’impression déroutante que toute année de plus signifiait pour lui, plus d’audace, plus de courage, plus d’engagement. La quête du communisme était en somme son bain de jouvence. Il parlait ces derniers mois et années avec un appétit insatiable des sujets de recherche qui mobilisaient ses journées pour éclairer encore et toujours le mouvement transformateur. Il ne loupait rien de l’actualité et de ses ressorts pour nourrir, en rapprochant dans son dernier livre Jaurès de Marx, une « évolution révolutionnaire » à visée communiste.

Sa vie, Lucien la traça au cœur du phénomène communiste français, endossant très jeune, dès l’après-guerre, d’importantes responsabilités au sein des instances du Parti communiste. Très actif dans les différentes régions de France où il s’établissait par nécessité, le jeune professeur, normalien et agrégé de philosophie, fit face à l’opprobre et la censure des administrations qui voyaient d’un mauvais œil ce militant communiste, sagace et impertinent. Il a été en quelque sorte victime « d’interdit professionnel » et des avancements qui lui aurait ouvert les portes des plus grands centre de recherches universitaires.

Mobilisé dans le comité Maurice Audin 1959, il s’engagea dans les luttes anticoloniales et contre les dérives bonapartistes du gaullisme. Parallèlement il intégra la rédaction en chef de la Nouvelle Critique où il se saisit des questions relatives à l’histoire de la philosophie. Entré au comité central du PCF lors du XVIe congrès en 1961, Lucien Sève fit valoir ses compétences et son intelligence dans les débats qui secouaient alors le mouvement communiste. Travaillant ardemment à sortir le parti communiste du stalinisme, il fut néanmoins très attentif à son ancrage théorique et à la fidélité aux concepts issus du marxisme. Il tint alors, contre vents et marées, une position originale et solidement argumentée entre l’humanisme de Roger Garaudy et le structuralisme de Louis Althusser. Sa position fut théorisée dans un ouvrage au fort retentissement publié en 1969 Marxisme et théorie de la personnalité qui se fixait pour objectif d’exposer une conception marxienne de l’individu, à rebours d’une conception désincarnée du socialisme alors en vogue.

A la tête des Éditions sociales dès 1970, Lucien contribua à faire rayonner la maison d’édition au croisement des nouvelles disciplines en sciences sociales. L’indépendance acquise par Lucien lui permit d’ouvrir les Editions sociales à l’ébullition intellectuelle propre à cette décennie, tout en poursuivant un travail d’édition remarquable des œuvres de Marx et de ses héritiers.

Nommé en 1983 par le Président Mitterrand au Comité consultatif national d’éthique, Lucien prit la tâche avec son sérieux coutumier pour laisser quelques ouvrages importants sur les questions, ô combien actuelles, relatives à la bioéthique. Bien qu’il ait assumé dès les années 80 des désaccords avec le parti communiste, il restait très attentif à son évolution et indéfectiblement fidèle à ses militants – ses camarades.

Récemment encore, Lucien nous témoignait de son attachement viscéral à l’Humanité qu’il jugeait indispensable à tout combat commun. « La prise de la bastille aujourd’hui, c’est la prise conscience » disait-il en février dernier pour soutenir l’Humanité dans ses difficultés. Régulièrement invité par notre journal- le sien- et à la fête de L’Humanité, il épatait par son agilité, ses idées qui s’entrechoquaient à une vitesse surprenante sans jamais perdre de leur cohérence.

Sa disparation nous plonge dans une infinie tristesse. Souhaitons que l’œuvre qu’il aura patiemment construite, avec sa rigueur, ses audaces, ses intuitions et ses fulgurances, et parmi elle ces deniers ouvrages offerts à la postérité pour penser le communisme, puisse être abondamment partagée et commentée. L’Humanité s’y consacrera car son œuvre est féconde. Porteuse d’avenir et d’espoir au moment ou trébuche les thèses du capitalisme. Lucien nous manquera, mais son immense œuvre le fera vivre.

8 commentaires


Napolitano 24 mars 2020 à 1 h 28 min

Pour moi il était une véritable boussole tant philosophique que politique. Ses écrits mon énormément aidés
dans des moments politiques compliqués. Ses écrits théoriques restent… et sont d’actualité. A nous de nous en emparer, de les faire vivre en continuant la réflexion sur la visée communiste par exemple.

OLIVIER MARC GEBUHRER 24 mars 2020 à 10 h 03 min

Lucien nous manquera, mais son immense œuvre le fera vivre.Rien à ajouter. Immense peine .

Habib Gharbi 24 mars 2020 à 13 h 08 min

Lucien Séve restera toujours vivant grâce à ses idées immortelles et ses immenses œuvres.

auzereau 24 mars 2020 à 17 h 09 min

un homme de pensée comme mon compagnon pierre essai de porter pour l’humain d’abord et tant d’autre de nos amis communiste pas dépassé loin de la en vigueur plus que jamais
zdieu Mon sieur repose en paix !

Colombe 25 mars 2020 à 17 h 12 min

Comme j’ai compris il ne supportait plus l’étape du socialisme ,qu’elle soit sociale -démocrate qui n’a pas aboli le capitalisme ou qu’elle soit autocratique de type soviétique qui a aboli le capitalisme ,mais n’a pas conduit au communisme car tout venait d’en haut . Il était pour la visée communiste selon la définition de K. Marx et F. Engels ,a savoir :  » Pour nous le communisme ce n’est pas un nouvel état qui doit etre créé , ni une idée sur laquelle la réalité devra se régler .Nous appelons communisme le mouvement réel qui dépasse l’état de chose actuel. » Comme je le comprend c’est le mouvement qui dépasse les contradictions société actuelle .Contradictions qui empèchent le libre développement de chacun condition du libre développent de tous .Ca commence maintenant en pratiquant l’évolution révolutionnaire ,c’est un processus a visée communiste .

ibadioune lounis 29 mars 2020 à 22 h 21 min

oui le deces est douleureux du camarade lucien seve meme si son age tres avance . il avait ecrit encore ce dernier livre sur la reflexion intellectuelle et philosophique et politique de la visee communisme . comme le rappelle patrick le hyaric dans ses propos pour lui le rendre hommage , dirigeant dans les instances nationales du pcf , egalement au comite consultation national d’ethique . il etait un defenseur du journal de la presse ecrite , audiovisuel et pluraliste particulierement les 2 journaux l’humanite quotidien et le magasine l’humanite -dimanche .
toutes mes condoleances a ses proches .

Gérard Verroust 30 mars 2020 à 11 h 09 min

Dans les années 50, Lucien Sève m’a initié au marxisme. Ce me fut un guide permanent tant pour ma vie personnelle que pour toute mon activité en recherche scientifique. Récemment encore nous avons eu un entretien sur la dialectique marxiste comme outil d’élaboration du statut épistémologique de l’Intelligence artificielle. Nous devions nous revoir. Il était d’une grande rigueur intellectuellle. Je suis très triste.

Khira Lamèche 30 mars 2020 à 17 h 01 min

Je suis extremement triste d’apprendre aujourd’hui la disparition de Lucien Sève. J’ai lu certain de ses livres tels que Marxisme et Théorie de la personnalité ‘ ainsi que son livre au sujet de l’intelligence .Ce dernier livre a beaucoup marqué un grand nombre d’intellectuels et surtout d’enseignants du secondaire ou de l’Université car il montrait d’une manière très claire le role du milieu social sur la réussite scolaire .Il battait en brèche toutes les idées reçues sur la méritocratie .La clarté de son écriture permettait qu’on pouvait lire ses livres sans avoir besoin d’etre philosophe.Les concepts qui sous-tendaient ses analyses n’étaient jamais mis au premier plan. Ce qui fait que l’on pouvait relire ses écrits et retrouver à chaque fois des nouveaux arguments pour bien comprendre ses écrits .Avant Pierre Bourdieu , il avait bien montré la reproduction des élites .On ne peut que s’incliner devant sa disparition

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