Grève d’intérêt général

le 25 décembre 2019

Julien Jaulin/Hanslucas

Les coups de griffes de la meute médiatique contre les forces mobilisées ne parviennent pas à modifier le rapport de force. La grève menée par les secteurs les plus déterminés et avertis du mouvement social continue d’ébranler l’ensemble de la société, suscitant partout débats et discussions sur la nature du projet gouvernemental. Si certains syndicats ont concédé une « trêve » de Noël, aucun ne se dit véritablement satisfait des négociations menées par le Premier ministre. Tous les ingrédients sont encore réunis pour que la journée d’action prévue le 9 janvier prochain soit une nouvelle réussite. A propos de « trêve », il n’y a aucune trêve depuis des décennies dans la guerre sociale livrée aux travailleurs et contre l’avenir de la jeunesse.

Les ingénieux dispositifs patronaux pour contourner le droit de grève et limiter ses effets, les intimidations contre les prétendants grévistes et l’hallali antisyndical empêchent des millions de travailleurs qui le souhaiteraient pourtant de se mettre en grève. Ces derniers n’en affirment pas moins un fort soutien au mouvement tant il est vrai que ce sont, chose que cachent les instituts de sondage, les employés et ouvriers, c’est-à-dire l’essentiel des actifs et les plus exposés à la précarité, qui s’affirment très majoritairement à plus de 80% en opposition au projet gouvernemental.

Les syndicats ouvriers ont ainsi joué un rôle immense et fondamental en prenant l’initiative d’un mouvement qui aura permis de pointer le double discours gouvernemental, les incohérences, les vices cachées du projet de saccage des retraites solidaires. Ils auront également permis de mettre en mouvement la société provoquant dans les lieux de travail, au sein des familles, dans les quartiers, un débat profond sur le sens et l’avenir de la société que le gouvernement et ses alliés médiatiques auront tenté par tous les moyens d’empêcher. C’est l’une des raisons de l’incroyable violence des attaques qu’ils subissent depuis plusieurs semaines et qui visent à discréditer pour longtemps leur action.

Il en va ainsi du chantage aux fêtes de fins d’année exercé sans relâche par la machine de guerre médiatique. C’est pourtant bien le gouvernement qui a sciemment fixé ce calendrier espérant entrainer les syndicats sur le terrain embourbé des fêtes, à grand renfort des chevau-légers de l’info-business qui s’acharnent à faire passer les cheminots pour d’infâmes briseurs de réveillons, taisant les sacrifices pour leur vie familiale comme pour leurs revenus.

Le gouvernement s’attendait, en réalité, à affronter l’opposition massive du monde du travail et de ses organisations. Dès lors s’est-il échiné à détourner le regard public des dispositions les plus rétrogrades de la contre-réforme, aux premier rangs desquels l’instauration d’un système individualisé d’épargne par points qui ouvre la voie à des retraites de misère ou à la capitalisation. Pour y parvenir, le premier ministre a inventé cette formule  de « l’âge pivot » qui n’est rien d’autre que le recul de l’âge de départ à la retraite et de l’équilibre financier, avec les régimes dits « spéciaux » des mantras qui cachent l’essentiel du projet gouvernemental.

Le conseil d’orientation des retraites l’a pourtant lui-même avoué : le déficit prévisionnel – très modeste autour de 0,5% en 2030 – de l’actuel système n’est dû qu’aux baisses successives de cotisations sociales au nom de la fameuse « compétitivité » et de la baisse du prétendu « coût » du travail. La contre-réforme gouvernementale vise ainsi à pérenniser cette politique de transfert des richesses produites du travail vers le capital, malgré leur échec cuisant. C’est la raison pour laquelle Edouard Philippe a écarté d’un violent revers de main toute hypothèse de hausse des cotisations sociales, c’est-à-dire d’un nouveau partage de la valeur ajoutée au profit du travail et des salaires.

En focalisant sur l’équilibre financier de son système par points, le gouvernement cherche à intégrer le système de retraites, jusqu’ici à « prestations définies, » c’est-à-dire dont on connait en amont la montant des pensions, aux objectifs budgétaires d’un état rendu complice du capital et de sa financiarisation. Le système par point à « cotisations définis », c’est-à-dire sans aucune garantie sur les futures pensions, n’a d’autre objectif que d’exercer un contrôle par la technocratie alliée aux milieux financiers du montant des retraites, forcément revues à la baisse pour satisfaire les marottes comptables du gouvernement à obéir à l’obligation formulée par la premier ministre de ne pas dépasser les 14% des richesses produite, actuellement consacrés aux retraites. La conséquence est claire comme de l’eau de roche : c’est aux assurances privées et autres fonds financiers que seront offert  la prévoyance.

La contre-réforme du gouvernement a pour vocation de couronner 30 ans de contre-révolution ultralibérale, 30 ans d’offensive des puissances d’argent pour dépouiller l’Etat et ses prérogatives sociales, faire main basse sur les richesses socialisées, et installer durablement les inégalités que l’Etat social était parvenu à réduire grâce à une forte politique de redistribution.

Cette contre-réforme répond bien d’un « projet de société » comme l’a avoué M. Macron. Il s’agit d’une transformation régressive de la France pliée aux intérêts des puissances financières internationales. Ce n’est pas l’intrusion du Fonds financiers vautours Nord-Américains BlackRock qui peut démentir cette donnée nouvelle. Les syndicats mobilisés ont permis de  mettre à jour grâce à la grève, la nature des questions posées. Il ne s’agit en rien de défendre tel ou tel « régime spécial ». Il s’agit d’empêcher la mise sur orbite du dernier étage de la fusée ultra-libérale poussant vers une société financiarisée, individualisée, ou la guerre de tous contre tous prendrait une nouvelle ampleur à l’opposé de la solidarité et de la justice sociale et environnementale.   En montrant les divergences d’intérêts entre le capital et le travail ils démontrent une chose essentielle: l’intérêt général est bien celui des travailleurs, pas celui des rentiers ni celui du capital. La grève est d’intérêt général !

3 commentaires


Lemercier michele 29 décembre 2019 à 19 h 55 min

Analyse parfaite et dénonciation de beaucoup choses complètement ignorées des medias

Isabelle DORSAY 30 décembre 2019 à 11 h 32 min

Bravo! Je n’ai qu’un seul mot pour qualifier ce superbe article que je ne vais pas manquer de faire circuler dans mes réseaux. Clair, précis, concis: il développe simplement mais avec une rigueur toute dialectique les enjeux actuels et les forces en présence.
Quasiment tous les français savent que les grévistes se sacrifient pour nous tous, car ils en ont encore la possibilité et le pouvoir dans les derniers bastion post industriels qui nous restent avant leur ultime soubresaut et leur extinction.
Merci à eux! Et gloire à ces derniers soldats; j’espère qu’ils gagneront pour nous ce combat désespéré et qu’ils entreront dans l’histoire comme leurs pères jadis pour que soit gravé le mot « solidarité » au frontispice de nos valeurs.

Annie Bevis 3 janvier 2020 à 19 h 32 min

Vous avez mis le doigt sur le problème, c’est-à-dire isoler les travailleurs, les désolidariser et créer des groupes d’individus qui se dressent les uns contre les autres et oublient ce qui fait notre lutte commune. Oui c’est cela l’intérêt du capital !

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