Discours en hommage à Antoine Casanova

le 9 novembre 2017

Mairie de Versailles
Par Patrick le Hyaric

« Chère Michèle,

Chère Alexandra,

Monsieur le Maire, je vous remercie de votre accueil et des mots chaleureux et très républicains que vous venez de prononcer

Mesdames, Messieurs les élus,

Monseigneur, l’évêque de Troyes,

Chers amis et camarades,

Mesdames, Messieurs,

Permettez moi avant toutes choses de vous transmettre les salutations du secrétaire général du Parti Communiste, Pierre Laurent en déplacement qui nous accompagne cependant avec cette belle gerbe de fleurs au côtés du portrait ici d’Antoine Casanova.

A l’annonce du décès d’Antoine le 4 octobre dernier, la peine et le chagrin se sont mêlés à une constellation d’images et d’anecdotes, comme autant de souvenirs, de moments partagés, d’événements et de débats qui ont accompagné des centaines d’entre nous au travers des dernières décennies.

Je ne vous parle pas de souvenirs sépia ou de photos jaunies par le temps, ni d’une nostalgie mélancolique.

Je vous parle au contraire d’un temps riche d’enseignements pour aujourd’hui ; un temps au cours duquel Antoine aura cherché, en historien du présent, à défricher, au sein de son parti et en dehors, des voies nouvelles d’émancipation.

Je parle d’une période complexe et difficile qu’Antoine aura illuminée de son intelligence, de son panache et d’une culture mise en partage à la tête des revues qu’il dirigeait, de la Nouvelle Critique à la Pensée ou dans les colonnes de l’Humanité qu’il aura nourries de nombreuses et importantes contributions.

Antoine c’était tout d’abord une culture, foisonnante et éclatante, écrasante même pour les jeunes militants que nous étions et qui buvions ses paroles qui coulaient, limpides, au son de son accent reconnaissable entre tous.

Sa culture, Antoine l’a construite auprès de ses maitres et amis, le grand historien médiéviste Georges Duby et son camarade l’historien Maurice Agulhon qui renouvela profondément le regard sur l’appropriation populaire de l’idée républicaine.

Antoine était un grand rationaliste. Ses analyses ne faisaient jamais l’économie d’une étude approfondie des textes, de réalités étudiées au plus près, dans leurs complexités et leurs contradictions.

Il fit partie de cette génération de militants propulsés dans les espaces de réflexion, les revues et collectifs de travail à la suite du fameux Comité central d’Argenteuil qui redéfinit en 1966 la position du Parti Communiste sur les questions culturelles et idéologiques et reconnut l’indépendance irréductible de la pensée et de la création. C’est dans ce cadre que lui furent confiées d’importantes responsabilités à la tête de la Nouvelle critique et de la Pensée, auxquelles il apporta le souffle puissant du renouveau.

Au sein de ce que nous nommions la section des intellectuels et de la culture, il déploya son intelligence et ses talents à la suite de personnalités aussi illustres et expérimentées que Roland Leroy, Jacques Chambaz ou Guy Hermier, témoignant d’une grande ouverture d’esprit et d’un formidable dévouement.

Membre du Parti communiste depuis 1953, Antoine avait intégré son Comité central dix-sept ans plus tard, en 1970, puis son bureau politique en 1987 où il siégea aux côtés d’amis qui sont ici ce soir : Jackie Hoffman, Francette Lazard, Pierre Blotin.

Il y apporta la rigueur de son approche scientifique pour éclairer les évolutions technologiques et informationnelles qui mettaient notre monde, comme il se plaisait à le dire, « à la croisée de chemins » ; un monde régi, je le cite, par « un système qui perd son efficacité historique, détruit les ressources et mutile les individus humains ».

Sa pensée rationnelle se conjuguait avec une foi qu’il vivait avec une grande liberté dans sa famille politique. De cette alliance de rationalité matérialiste et d’attachement profond mais critique à la foi catholique, est née une quantité impressionnante de textes et d’analyses qu’il prodiguait dans les pages de l’Humanité ou de la Pensée.

Aucune encyclique, aucune bulle pontificale ne passait sous les radars de l’intelligence d’Antoine. Il étudiait toujours en scientifique les longévités et ruptures des doctrines sur lesquelles s’appuyait le culte.

Ses analyses de la révolution provoquée à l’intérieur de la famille catholique par le Concile dit de Vatican 2 furent, pour nous tous, une formidable source de compréhension des transformations profondes des sociétés modernes. Elles étaient autant d’outils pour perpétuer le geste de la main tendue lancé aux catholiques par les secrétaires généraux du parti communiste Maurice Thorez en 1936 puis Georges Marchais en 1976 dans un célèbre discours à Lyon.

Nous savons les étroites relations qu’Antoine avait nouées avec une partie de la hiérarchie chrétienne pour créer des passerelles fécondes entre ceux qui, liés par une haute considération de la condition humaine, croyaient au ciel ou n’y croyaient pas.

Ses amis et collègues de l’université de Besançon où il enseigna pendant de nombreuses années se souviennent sûrement de sa thèse de doctorat au titre évocateur : « Forces productives rurales, peuple corse et Révolution française (1770-1815) », qu’il mena sous la direction de son ami Michel Vovelle.

Permettez-moi de m’arrêter sur l’énoncé de cette thèse qui, à elle seule, résume un homme, une trajectoire, une pensée.

Le « peuple corse » tout d’abord, cette terre pour laquelle il a conservé tout au long de sa vie un attachement indéfectible. Cette terre dont il connaissait les us et coutumes et dont il avait gardé l’accent mélodieux et une connaissance précise de la langue. Cette terre qui se libéra du joug nazi par l’abnégation de ses propres habitants, comme aimait le rappeler Antoine, et qui prolongeait par là son attachement à la patrie républicaine. La Corse était pour lui un inépuisable sujet de recherche et de discussion. Elle était une fierté toute républicaine. Cette Corse de De Paoli et de Bonaparte, auquel il dédia un ouvrage qui fit date.

« Les forces productives rurales » ensuite. L’intérêt d’Antoine pour le marxisme et le matérialisme historique rencontrait son savoir ogresque des sciences et techniques, notamment dans le monde agricole qu’il affectionnait tant. Antoine était incollable sur les machines outils et les processus de production de ce qu’on appelle la proto-industrie. Il avait nourri de cette connaissance une lecture personnelle et féconde de la Révolution française.

C’est ce même intérêt qui l’a poussé dans les années 1980 à alerter, toujours en historien du présent, sur les mutations profondes induites par le développement des outils numériques et informationnels sur le travail et les rapports humains. Nous restons éblouis par ses importantes capacités d’anticipation qui ne cessent de nous interpeller aujourd’hui.

II appelait à saisir les contradictions à l’œuvre entre les nouveaux et fantastiques potentiels d’émancipation et le développement d’un capital financier assoiffé de rentabilité à court terme. Antoine souhaitait que son parti et, au delà l’ensemble du mouvement pour l’émancipation, puisse cerner l’importance du « processus » en cours, pour reprendre un mot qu’il affectionnait, au risque d’une défaite politique de long terme qui mettrait pour longtemps en berne le drapeau de l’égalité, de la fraternité et d’une liberté véritable.

Dans l’Humanité il écrivit : « La révolution technologique en cours offre aux hommes des possibilités inédites. Ces outillages rendent possible et nécessaire un immense développement de la qualification de tous les travailleurs, une maitrise par les citoyens de ces aptitudes nouvelles, un épanouissement des capacités humaines en tout individu ». Mais avertissait-il en toute lucidité, « on peut plier ces transformations à la loi du profit et dévoyer les aspirations qu’elles suscitent. C’est bien cette société plus dure, plus inégalitaire, invivable en un mot, qu’ont programmée les maitres du capital financier et les milieux des forces du consensus. » Ces mots ont plus de trente ans. Et pourtant, ils trouvent dans notre monde une saisissante caisse de résonnance.

« La Révolution française » enfin, moment décisif, point de bascule de l’Histoire mondiale qui ouvrait aux peuples du monde tout un horizon d’espérance. Antoine avait fait de la Grande Révolution un de ses principaux objets d’étude. Matrice des luttes modernes pour l’émancipation humaine, étape radicale et cruciale du combat humaniste qui fut le sien, il puisait dans la compréhension de ce phénomène historique cataclysmique le sel de son engagement communiste.

Lors du bicentenaire de la Révolution française en 1989, alors que son camarade Michel Vovelle était sollicité par le Président Mitterrand pour les célébrations officielles, George Marchais lui demanda de coordonner l’activité du Parti communiste et d’organiser à la Cartoucherie de Vincennes une grande soirée qui fit date, entouré de dizaines de personnalités qui n’avaient pas hésité à répondre à ses sollicitations.

Indubitablement intellectuel, Antoine n’en était pas moins militant. Farouche défenseur de la laïcité qu’il plaçait dans le prolongement de 1789, il n’économisa pas son temps lors du centenaire de la loi de séparation entre les Eglises et l’Etat en 2005 pour tenir de nombreuses conférences et produire un livre coédité par l’Humanité et le Cherche-Midi intitulé « Jean Jaurès, laïcité et République sociale », faisant vivre la visée jaurésienne d’une « laïcité d’égalité ».

Une laïcité qui n’est réductible ni à la tolérance, ni à la liberté de culte, mais qui reste l’exigence fondamentale d’égalité dans les mondes de l’esprit.

Chers amis,

Nous savons également le respect qu’Antoine avait acquis auprès de la population de Versailles qu’il a représentée pendant plusieurs mandats au Conseil municipal. Il a noué, à l’ombre du château qui symbolise l’absolutisme monarchique honni, de nombreuses relations d’estime et d’amitié, bien au-delà de sa famille politique, notamment avec M. Etienne Pinte, maire honoraire de Versailles, sans jamais rien lâcher de ses convictions mais avec ce goût républicain du dialogue et de la confrontation d’idées, et des convictions humanistes en partage.

Antoine avait cette capacité à manier la dialectique avec subtilité, à peser les contradictions à l’œuvre dans les mouvements du monde qu’il observait avec l’insatiable appétit de « l’intellectuel-militant ».

Cette méthode intellectuelle définissait aussi l’homme, attentif et respectueux des arguments avancés dès lors qu’ils sont fondés sur la raison et étayés par le travail. Elle empêchait ainsi toute forme de comportement dogmatique.

Peut-être pouvons-nous parfois formuler le regret de voir disparaitre cette forme d’exigence intellectuelle qui interdisait la posture, les bravades ou le cynisme, vite démasqués devant l’exigence de franchise et l’exigence de travail.

C’est au souvenir du travailleur acharné, de l’humble militant et de l’homme généreux et raffiné que nous nous rattachons aujourd’hui, parmi sa famille, ses amis et ses camarades. Ses mots et son action sont autant d’enseignements et de legs qu’il nous revient de faire fructifier pour aujourd’hui et demain. Antoine restera ce grand homme pétri de bonté qui fait honneur à l’engagement humaniste et communiste.

Je vous remercie de votre attention. »

3 commentaires


Moreau 10 novembre 2017 à 10 h 27 min

Les gens comme moi évaluent les politiques bien sûr à partir de la culture mais aussi à partir des résultats bons ou mauvais des politiques et des élections. Sans l’universalisme rien n’est possible. D’où le communsceptisme aussi bien fondé que l’abstention électorale de presque 60% de la population française exprimant un veto à l’encontre de la politique de chaque parti pour cause d’insuffisance criante et signifiant sans aucun doute possible qu’il faut en effet de l’inédit.
La majorité des Hommes ont les racines républicaines de la cinquième république, nous n’attendons pas des Hommes politiques qu’ils travaillent pour des sécessions européennes mais qu’ils travaillent pour l’Union Européenne en servant toute la population, or des retards ont broyé la vie des Hommes, les femmes sont inquiétées, maltraitées ; les demandeurs d’emploi travaillant une formation sont considérés comme des gens qui ne font rien et non comme des Travailleurs qu’ils sont alors et c’est aussi une atteinte à la dignité dans la société. Les malades n’ont pas de médecin traitant ou alors un médecin traitant surtout dans les grandes villes qui leur accordent 10 minutes de consultation et pas une de plus.
Les bilans négatifs de messieurs Sarkozy et Hollande sont les bilans négatifs de tous les partis politiques.
Considérer les personnes qui travaillent une formation comme des gens qui ne font rien, les répertorier comme chômeurs alors qu’ils travaillent, doivent avoir une autorisation pour prendre quelques jours de congés, sont menacés d’être radiés si’ls prennent des vacances, ces braves gens qui travaillent ne sont pas des gens qui ne font rien, ont un employeur : Pôle Emploi et Organismes de Formation ; ils ne doivent pas être comptés comme chômeurs, ils le sont, et les communistes ne disent rien et laissent faire. C’est ce que j’écris la pensée rationnelle, il n’y a pas de pensée rationnelle effective quand il n’y a pas de preuves de pensées rationnelles.
Les communistes n’ont pas lutté jusqu’à présent contre une exagération malveillante somme toute » car stigmatisante et traumatisante aussi du nombre de chômeurs. Le parti communiste préfère passer tout son temps à parler de la Catalogne plutôt qu’à servir toute la société française et européenne. Ce sont ces réalités de 2017 qui prévalent. Les gens ne font pas semblant d’être contre les partis politiques, ils portent des critiques et des propositions. Par exemple les demandeurs d’emploi en formation doivent avoir maintenant un statut de Travailleur et ne pas être rabaissés au niveau des gens qui ne font rien du tout dont le nombre exact n’est même pas connu puisque le nombre de chômeurs est gonflé. Il reste beaucoup à dire ou à écrire sur la société française et européenne de 2017.

Moreau 10 novembre 2017 à 10 h 42 min

Croire n’est pas « croire au ciel » ou « ne pas croire au ciel », c’est croire s’il faut réaliser les rêves humains personnels et en partage ou ne pas réaliser, puisque Jacques Brel a dit que Dieu ce sont les Hommes et qu’un jour ils le sauront tous, donc ne voyant qu’une Humanité, pas deux Humanités, une ; je suis désolé, Jacques Brel, cet écrivain, ce travailleur inégalable, ce visionnaire d’une société belge et européenne, d’une société française et européenne, et ceatera, avait raison.

Claude Pondemer 12 novembre 2017 à 19 h 21 min

Merci Patrick pour cet hommage à Antoine qui était tout ce que tu en dis et beaucoup plus encore dans la simplicité, l’intelligence et l’amour de tout ce qui touche à l’humain. Antoine savait aussi manier avec gentillesse et discrétion un humour dont il savait régaler ses amis; Pour ma part j’associe volontiers Maryse sa chère épouse à cette pensée que nous avons aujourd’hui pour Antoine au moment de sa disparition.

Claude Pondemer

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